Publié le 24 avril 2015

SOCIAL

Drame du Rana Plaza : deux ans plus tard, où en est-on ?

Il y a deux ans jour pour jour, près de Dacca, au Bangladesh, l’immeuble du Rana Plaza s’effondrait, causant la mort de 1 138 personnes qui y travaillaient, et en blessant près de 2 000 autres. Cet immeuble, qui n’était pas aux normes de sécurité, abritait plusieurs usines textiles produisant pour des marques occidentales. Depuis ce drame qui a bouleversé le secteur et remis sur le devant de la scène la relation donneurs d’ordres-fournisseurs, qu'est-ce qui a changé ? Novethic fait le point.

En 2013, l'effondrement du Rana plaza a tué 1138 personnes.
Zakir Hossain Chowdhury / Anadolu Agency

La sécurité des usines bangladaises : concertations et inspections

 

À la suite du drame du Rana Plaza, l’Accord sur la sécurité des bâtiments et la protection contre les incendies au Bangladesh, que les ONG réclamaient depuis des années, a enfin pu être mis en œuvre. Initié par le gouvernement bangladais, les propriétaires d'usines et les salariés, et placé sous l'égide de l'OIT (Organisation internationale du Travail), il a été signé par 190 marques, qui ont également donné de l'argent pour sa mise en œuvre. À ce jour, plus de 1250 usines ont été inspectées par des ingénieurs indépendants, et quelque 950 plans de correction ont pu être établis. Ils sont actuellement en cours de déploiement.

À côté de cet accord, de grands distributeurs américains (Walmart, GAP,...) ont également pris une initiative en matière de sécurité. Baptisée l'Alliance pour la sécurité des travailleurs bangladais, elle est cependant dénoncée par les ONG, qui estiment les garanties insuffisantes. Cette alliance a toutefois mené 600 inspections dans les usines sous-traitantes des marques américaines. Depuis janvier 2015, toutes les nouvelles usines qui voudraient travailler avec les membres de l'Alliance doivent être enregistrées dans la liste, inspectées et jugées conformes aux standards de sécurité établis.

Après quelques couacs, les deux initiatives se concertent désormais pour éviter les doubles inspections. Au total, une vingtaine d'usines ont dû être fermées en raison de leur dangerosité.

Le gouvernement bangladais a également pris quelques mesures pour renforcer la Direction de l'inspection des usines et établissements industriels qui est chargée de vérifier la sécurité et la conformité aux normes des lieux de travail, et a recruté davantage d'inspecteurs.

 

Conditions de travail des ouvriers : des progrès, mais encore insuffisants

 

Le Bangladesh compte près de 4 millions d'ouvriers dans le secteur textile, dont 80 % de femmes. Depuis la catastrophe du Rana Plaza, des programmes d'amélioration des conditions de travail ont été menés, notamment sous l'égide de l'OIT. Mais la vie quotidienne des ouvriers reste plus que difficile, si l'on en croit le rapport publié le 22 avril par l'ONG Human Right Watch.

Les 160 travailleuses et travailleurs de 44 ateliers de confection, avec qui HRW s'est entretenu, rapportent des agressions physiques, des insultes, des heures supplémentaires forcées, des refus de congés de maternité payés, et le non-paiement en temps voulu de tout ou partie de leur salaire ou bonus.

À la suite du drame, le droit syndical a néanmoins été renforcé au Bangladesh, mais de nombreux ouvriers qui tentent de constituer des syndicats afin de s'occuper de ce genre de violations "font l'objet de menaces, d'actes d'intimidation, de licenciements et parfois d'agressions physiques, de la part de la direction de l'atelier ou d'hommes de main rémunérés", souligne L'ONG.

L’augmentation du salaire minimum à 50 euros par mois (ce qui représente une hausse de 77%), obtenue grâce à de nombreuses manifestations, reste insuffisante car encore loin d'un salaire décent (estimé à 260€) selon le collectif "l'Éthique sur l'étiquette" (voir sa campagne "Qui est la moins chère ?", établissant un comparatif des salaires des ouvriers du textile).

 

L'indemnisation des victimes reste incomplète

 

À ce jour, le Rana Plaza Donors Trust Fund qui, placé sous l'égide de l'OIT, doit indemniser les familles des 1138 morts et des quelque 2000 ouvrières et ouvriers blessés, a réuni 24 millions de dollars auprès des marques de vêtements, sur les 30 millions de dollars que les gestionnaires du fonds estiment nécessaires.

Dernière en date, Benetton qui a versé 1,1 million de dollars, une somme loin des 5 millions demandés par la campagne "Clean Clothes Campaign". Cette faiblesse des dons est commune à la plupart des marques, estiment les organisations non gouvernementales. Elles y voient un manque de responsabilité de la part des entreprises donneuses d'ordres, et une difficulté de plus pour les victimes. Certaines entreprises, comme Mango, Inditex (Zara) ou encore Camaïeu n’ont d'ailleurs pas communiqué les montants versés.

Sur son site internet, le fonds précise qu'à ce jour "Près de la totalité des demandes d'indemnisation ont été traitées, et presque tous les bénéficiaires (environ 5 000) ont reçu un premier paiement équivalent à 40% de leur indemnisation totale. Un petit nombre de demandes sont encore en cours de traitement."

Mais lors d'une conférence de presse relatée par l'AFP, l'un des membres du comité d'administration du Rana Plaza Tust Fund a déclaré : "C'est malheureux, en deux ans, nous n'avons pu verser tout ce qui est dû. Certains des plus importants détaillants du monde faisaient fabriquer leurs produits dans ces usines. Mais il manque encore six millions pour le fonds d'indemnisation. Et les propriétaires bangladeshi de l'usine sont aussi à blâmer : ils n'ont rien versé". Des survivantes du drame ont également déclaré à Human Rights Watch que l'indemnité reçue jusqu'ici ne suffisait pas à payer leurs frais médicaux et à compenser la perte de moyens d'existence qu'elles ont subie.

 

Le devoir de vigilance dans le droit français

 

Quelque mois après l'accident du Rana Plaza, 4 groupes parlementaires de la majorité, appuyés par des ONG et des syndicats, déposaient une proposition de loi sur le devoir de vigilance des sociétés mères et entreprises donneuses d'ordres vis à vis de leurs filiales et fournisseurs. Mais après un parcours chaotique, celle-ci a échoué et a été remplacée par une deuxième mouture portée par le seul parti socialiste.

Cette proposition de loi crée l'obligation, pour les sociétés transnationales françaises, d'établir et de mettre en œuvre de façon effective un plan de vigilance destiné à prévenir les atteintes aux droits humains et de l'environnement sur leurs chaînes de production. En cas de manquement, l'entreprise risque une amende de dix millions d'euros. Et une réputation en berne. Mais le seuil de la taille des entreprises concernées (5000 salariés) exclut de fait beaucoup de marques de vêtements impliquées dans le drame du Rana Plaza.

Adoptée en première lecture par les députés le 30 mars dernier, cette proposition ne réjouit pas vraiment les grandes entreprises françaises, qui craignent les conséquences de ces nouvelles contraintes sur leur compétitivité. Mais elle est considérée comme un "premier pas historique" par les ONG.

Cette PPL doit toutefois encore être examinée par un Sénat, dont la majorité de droite n'est pas forcément encline à la voir mise en œuvre. Et aucune date n’est à ce jour annoncée pour l'examen du texte. Par ailleurs, l'UDI a déposé en avril une proposition de résolution visant à organiser une négociation européenne et internationale sur le devoir de vigilance.

 

Quelle prise de conscience des marques et consommateurs ?

 

Créée à la suite du drame par la créatrice militante britannique Carry Somers, le Fashion revolution day organise conférences et campagnes sur les réseaux sociaux pour demander aux marques d'être plus transparentes sur leurs conditions de production. Cette année, elle a incité les consommateurs à poster des photos d'eux avec leurs vêtements, marque apparente, et un petit panneau portant la phrase "Je veux savoir", pour inciter les marques à les renseigner sur leur provenance.

L'an dernier, plusieurs dizaines de milliers de consommateurs avaient joué le jeu. Ce n’est pas le cas des marques, si l'on exccepte Esprit ou G-Star Raw. "Très peu d’entre elles se sont impliquées, et très peu ont répondu à leurs clients. Et celles qui ont répondu n'ont pas donné des réponses très satisfaisantes. Beaucoup ont simplement affirmé que leurs usines respectaient les meilleurs critères éthiques", a expliqué Carry Somers à l'AFP. 

En plus de cette initiative, l’accident bangladais a suscité de nombreuses démarches journalistiques, artistiques ou autres (le documentaire "Les damnés du low cost", la télé-réalité "Sweatshops", les photographies de GMB Akash ou encore l’initiative anonyme des étiquettes Primark), destinées à révéler les coulisses de la fast-fashion au grand public.

Deux ans après le Rana Plaza, l’industrie textile n’a donc toujours pas réglé son problème de sous-traitance, estime ainsi Constance Bost. Cette fondatrice d’une marque de mode éthique a récemment publié une étude sur "l’industrie de la mode face aux questions éthiques", fruit d’un travail d’un an avec des étudiantes de Sciences Po.

Toutefois, depuis le drame, de nombreuses marques de vêtements mettent en œuvre des politiques d’achats responsables et renforcent leurs audits sociaux dans les usines avec lesquelles elles contractent. Mais la complexité de la chaîne de production est telle que ces mesures, si elles sont incontestablement nécessaires, restent insuffisantes. 

Le 14 avril, quelques jours seulement avant l'anniversaire du Rana Plaza, le géant H&M, l'un des principaux acheteurs mondiaux du textile bangladais (qui ne fait cependant pas partie des marques impliquées dans l’accident) a organisé son premier Conscious day. Une opération commerciale destinée à éveiller la conscience des consommateurs à la mode éco-responsable.

Mais l’accent de la campagne était surtout mis sur les aspects environnementaux. Si la marque suédoise a aussi mis en place une politique sociale pour ses usines au Bangladesh, elle est cependant critiquée par les ONG, qui dénoncent la faiblesse de ses mesures sur le salaire minimum vantées dans son dernier rapport développement durable.

Béatrice Héraud
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