Publié le 03 février 2016

SOCIAL

Inégalités salariales : aux Etats-Unis, Boston veut former gratuitement 85 000 femmes à la négociation

Aux Etats-Unis, une femme gagne en moyenne 80% du salaire d’un homme. Alors qu’Obama vient de dévoiler de nouvelles mesures de transparence pour tenter de changer la donne, à Boston, l’équipe municipale expérimente une nouvelle politique, d’une ampleur inédite : 85 000 femmes pourront bénéficier de cours gratuits pour apprendre à mieux négocier leur salaire et des augmentations. En parallèle, 60 employeurs privés et publics s’engagent à mesurer les différences et à les réduire. Reportage.

A Boston le 21 janvier une quarantaine de femmes suivent une formation dispensée gratuitement par la municipalité pour leur apprendre à mieux négocier leur salaire. Fannie Rascle
A Boston, le 21 janvier, une quarantaine de femmes suivent une formation dispensée gratuitement par la municipalité pour leur apprendre à mieux négocier leur salaire.
Fannie Rascle

Dans cet hôtel du centre de Boston, elles sont venues un cahier à la main, bien décidées à prendre des notes pour obtenir enfin ce que personne ne leur a jamais appris à gagner dans le passé : l’égalité salariale.

Megan et Catherine ont une petite trentaine d’années et elles travaillent dans le domaine de l’éducation. Les deux collègues se sont assises côte à côte pour assister à un atelier "négociation de salaire" de deux heures. Une formation payée par la municipalité de Boston, qui, à l’automne 2015, a lancé cette expérimentation d’une ampleur inédite aux Etats-Unis. L'objectif : réduire les inégalités salariales.

 

A Boston, une femme gagne 80% du salaire d'un homme 

 

Une aubaine pour Megan et Catherine. Après leur diplôme à l'université, les deux amies se sont orientées vers des emplois dans le domaine associatif, en sachant qu'elles gagneraient sans doute moins bien leur vie que dans le privé. Mais, dans ce secteur très féminisé, elles ne s'attendaient pas à être discriminées par rapport à leurs collègues masculins. "Je travaillais comme bénévole dans une association avec une autre personne et nous avons été embauchées par des organisations qui se ressemblent beaucoup, à des postes vraiment équivalents. Mais cette personne, c'était un homme. Quand on s'est revus quelques mois plus tard, on s'est félicités, puis on a comparé nos salaires. Cela m'a dévastée", raconte Megan, qui bouillonne encore. 

Son cas est loin d’être isolé. Dans la dixième agglomération américaine, les inégalités de salaire entre hommes et femmes se résument en quelques chiffres, implacables. Pour un temps complet, une femme gagne en moyenne 56 072 dollars ; un homme 69 895 dollars. En moyenne une femme gagne donc 80% du salaire d’un homme, un ratio que l’on retrouve au niveau fédéral.

Dans cette ville où l’enseignement supérieur reste l’un des employeurs principaux, mais qui dispose également d'un des plus grands marchés de gestion d'actifs au monde, les trois secteurs où les inégalités sont les plus marquées sont le commerce, les services publics et la finance/assurance. La mairie de Boston veut mettre un terme à cette situation. Dans les 5 ans à venir, elle espère former au moins 85 000 femmes, soit la moitié des salariées que compte la ville.

Le projet a été monté avec le soutien logistique de l'American Association of University Women, un groupe qui promeut l’éducation des femmes au service de l’égalité. Son coût à terme : entre 1 et 1,5 million de dollars, entièrement financé par du mécénat.

 

Un combat à mener dès le début de carrière 

 

Ce soir de janvier, l'atelier "négociation de salaire", gratuit, réunit au total une quarantaine de femmes qui travaillent dans le quartier, situé en centre-ville. Elles sont plutôt jeunes et occupent en majorité des postes de cadres.

Première étape pour toutes : apprendre à estimer leur "valeur". La question est cruciale pour les salariées en début de carrière : si elles acceptent un premier salaire déjà légèrement inférieur à un confrère masculin, d'ici dix ans elles auront perdu 50 000 dollars en cumulé.

Deuxième étape : identifier une cible à atteindre dans la négociation salariale, le chiffre qu'elles auront en tête mais ne dévoileront pas à leur employeur.  "C'est sûr que si vous travaillez dans un fast-food, que vous êtes payée à l'heure et qu'il n'y a même pas de salaire minimum, la situation est d'avance très compliquée. Mais même dans ces cas, ce que l’on essaie de montrer, c'est qu'il y a toujours quelque chose à négocier. Des horaires plus adaptés, une place de parking, une meilleure couverture santé, ce genre de bénéfices qui vous font vous sentir mieux dans votre travail", tient à préciser Casey Littlefield, l'une des deux formatrices. 

Une fois la théorie exposée, place à la pratique. L’atelier se termine par un jeu de rôles. L’ "employée" est face à son "employeur". Elle doit trouver les bons mots, le bon timing, jusqu'à la bonne posture des mains. Une stratégie pensée à l'avance indispensable : "quand j'ai négocié mon salaire, j'ai tout fait à l'envers. J'ai posé toutes les cartes que j'avais en main sur la table au début de la négociation et les employeurs ont utilisé ça. Résultat : je suis repartie avec moins que ce que je voulais, reconnaît Catherine. Avec les méthodes apprises ce soir, j’espère que ça n'arrivera plus". 

 

Les employeurs doivent prendre leurs responsabilités 

 

Pour cela, il faudrait aussi que les employeurs aussi jouent le jeu. Car la lutte contre les inégalités salariales fait partie de leur responsabilité. "Ces ateliers ne sont pas une façon de dire que toute la responsabilité est sur les épaules des femmes individuellement. Si c'était vrai, on aurait créé ce programme il y a très longtemps ! Et nous n’en serions pas là. Nous disons juste que c'est une partie de la solution. Les employeurs, de leur côté, ont le devoir d'œuvrer en interne pour réduire les différences de salaires entre hommes et femmes",  souligne Megan Costello, la directrice du Bureau pour l'avancement des femmes à la mairie de Boston. 

De fait, un groupe de 60 employeurs de la ville, privés et publics, s'est ainsi uni dans un programme baptisé "100% talent". Parmi eux, des universités, des hôpitaux, mais aussi une compagnie d’électricité ou une entreprise de biotechnologie cotée au Nasdaq. Tous se sont notamment engagés à chiffrer les différences de salaires hommes/femmes dans leur propre structure, à mettre en place des outils pour mesurer les progrès et à partager les résultats obtenus.

Même si cette collecte d'informations est encore anonymisée, l'effort pour le secteur privé est inédit aux Etats-Unis. Pour la chercheuse Ariane Hegewisch, de l'Institute for Women's Policy Research, une organisation de recherche spécialisée dans les problématiques liées aux femmes, ce partage de données est justement un élément-clé du succès de toute politique autour des inégalités de salaire. Or, alors que les sites internet qui permettent aux employés de partager et comparer leurs feuilles de paie se multiplient, certaines entreprises sanctionnent encore leurs salariés surpris à communiquer à l’extérieur sur leur rémunération.

"Pousser les entreprises à faire du reporting sur les différences de salaire hommes/femmes, c'est ce que la municipalité de Boston encourage. C'est aussi ce que Barack Obama veut imposer à tous les groupes privés en contrat avec l'Etat , avec des nouvelles mesures annoncées le 29 janvier notamment. Les entreprises sentent de plus en plus cette pression pour plus de transparence et c'est vraiment un levier d'action important", analyse-t-elle.

Aux Etats-Unis, il faudra aussi compter sur les menaces de procès pour discrimination pour parvenir à faire changer les pratiques. 

Fannie Rascle, correspondante à Washington
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