Publié le 31 octobre 2019

SOCIAL

Ubérisation du travail : Ken Loach filme la descente en enfer d’un chauffeur-livreur

L’ubérisation du travail est plus que jamais au cœur de l’actualité, allant même jusqu’à intéresser le cinéma et l’un de ses plus prolifiques réalisateurs. Le dernier film de Ken Loach, "Sorry we missed you", sorti le 23 octobre, vient relancer le débat sur les conditions de travail de ces milliers de livreurs, chauffeurs, coursiers, soi-disant libres mais en réalité tellement subordonnés à des algorithmes, comme l’étaient leurs ancêtres aux machines.

Affiche sorry we missed you
Ken Loach s'attaque dans son nouveau film à l'ubérisation du travail.
DR

Dans "Sorry we missed you" (en référence au petit mot laissé par les coursiers quand ils ne parviennent pas à livrer un colis), on suit le destin de Ricky (Kris Hitchen), père de famille de la banlieue ouvrière de Newcastle, au nord-est de l’Angleterre. Après la faillite de son entreprise pendant la crise des subprimes, le quadragénaire, qui a enchaîné les petits boulots, rêve de devenir son propre patron et ainsi offrir un pavillon à sa famille. Sur les conseils d’un ami, il devient chauffeur-livreur à son compte. 

"Ceci n’est pas un entretien d’embauche car tu ne travailles pas pour nous mais avec nous. Ici, il n’y a pas de salaires, ni de contrat de travail. Tu ne pointes pas mais tu te rends disponible pour nous. Tu es maître de ton destin, c’est ton choix." Le message du chef du dépôt, qui va devenir son bourreau, semble ouvrir la voie de la liberté.

Cynisme

Mais la réalité est toute autre et très vite le personnage entame sa descente aux enfers. Bouchons, stationnements interdits, adresses introuvables, ascenseurs en panne, clients exécrables, pauses inexistantes, le quotidien de Ricky et de ces milliers de chauffeurs-livreurs nous coupe quelque peu le souffle. Du matin au soir, les mains rivées sur son volant, les yeux fixés sur son boîtier de géolocalisation, il livre des colis à une cadence infernale. Exténué, il creuse un fossé de plus en plus profond avec ses enfants et sa femme qu'ils ne voient quasiment plus.

Quand il tente de prendre quelques jours pour s’occuper de son fils, exclu du lycée, le chef du dépôt menace de lui infliger une amende de 100 livres. Quand il se fait agresser pendant sa tournée et braquer son camion, son "employeur" lui dresse avec cynisme les montants à rembourser : 500 livres pour les deux passeports volés et 1 000 livres pour le remplacement du boîtier de géolocalisation cassé. Endetté et désespéré, Ricky s’entête. Son obsession : livrer ses colis en temps et en heure, au risque de sacrifier sa vie et sa famille. "Plus on travaille et plus on s'enfonce" prévient sa femme.

Couverture maladie pour les livreurs Deliveroo

La fiction rejoint la réalité. En France, des livreurs Deliveroo ont entamé début août une grève pour dénoncer la nouvelle grille tarifaire de la plateforme et plus globalement leurs conditions de travail. En réaction, la plateforme de livraison de repas vient d’annoncer la mise en place d’une assurance maladie complémentaire des indemnités journalières de la Sécurité sociale. Les livreurs recevront jusqu’à 30 euros par jour jusqu’à 15 jours d’absence.

"C’est un effet d’annonce, comme lorsque Deliveroo avait mis en place une assurance accident en 2017", a réagi Jérôme Pimot, co-fondateur du collectif de livreurs parisiens Clap. "Ils proposent des assurances privées pleines d’astérisques et de petits caractères alors que nous revendiquons un statut de salariés autonomes, avec de vrais droits sociaux", dit-il.

Deliveroo a été condamnée cette année aux Pays-Bas à requalifier les contrats de 2 000 livreurs, et en Espagne pour ne pas avoir déclaré 500 livreurs à Madrid, présentés comme indépendants, évitant ainsi de payer 1,2 million d’euros de cotisations sociales. En France, plusieurs actions en justice tentent aussi d’obtenir la requalification des contrats. 

Concepcion Alvarez @conce1


© 2019 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

Livreurs, coursiers, chauffeurs : les "travailleurs libres" se révoltent contre les plateformes

La Californie qui ratifie une loi pour requalifier les chauffeurs Uber et Lyft en salariés, et des dizaines de livreurs Deliveroo qui bloquent des restaurants partout en France depuis presque deux mois.... La "Gig economy", l'économie des petits boulots et ses promesses de travail libéré,...

La justice remet en cause les principes de l'uberisation

Les clignotants sont au rouge. La Cour d’appel de Paris a estimé que la relation liant un chauffeur à Uber était bien un "contrat de travail". Une décision qui remet en cause la viabilité du modèle économique des plateformes en ligne reposant sur l'autoentrepreneuriat. Deliveroo, Heetch ou...

Le recul du salariat impose de réinventer la protection sociale des indépendants

Le régime des indépendants n’est plus, la part des slashers (ceux qui pratiquent plusieurs activités) explose et des grands groupes n'hésitent plus à s'associer avec les leaders de l'économie des plateformes. Le travail tel que nous l’avons conçu depuis 50 ans est en pleine mutation, reste...

"Uber n'est pas le modèle unique pour le travailleur du futur" selon Salima Benhamou (France Stratégie)

Fini le salariat et l'employeur unique, demain nous travaillerons en mode "projets" et de façon autonome. Salima Benhamou, économiste de France Stratégie, a imaginé à quoi ressemblerait l’entreprise en 2030. Selon elle, nous ne sommes pas tous voués à travailler sur des plateformes de type...

SOCIAL

Conditions de travail

Santé et sécurité au travail sont deux dimensions importantes de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises). Dans les usines du monde, les conditions de travail sont souvent très difficiles. Les consommateurs prennent progressivement conscience du coût humain auquel sont obtenus les produits qu’ils achètent.

Emma collegue du futur fellowes

Dos courbé, yeux rouges, chevilles et poignets gonflés, teint blafard, voilà à quoi pourrait ressembler le salarié de demain

Pour alerter sur nos habitudes de travail au bureau, des chercheurs ont conçu un mannequin censé représenter le salarié en 2040 si rien ne change. Le résultat fait froid dans le dos : varices, eczéma, dos courbé, teint pâle, yeux rouges, absence de cils… De quoi nous pousser à bouger !

Affiche sorry we missed you

Ubérisation du travail : Ken Loach filme la descente en enfer d’un chauffeur-livreur

L’ubérisation du travail est plus que jamais au cœur de l’actualité, allant même jusqu’à intéresser le cinéma et l’un de ses plus prolifiques réalisateurs. Le dernier film de Ken Loach, "Sorry we missed you", sorti le 23 octobre, vient relancer le débat sur les conditions de travail de ces milliers...

Brexit Londres CCO

[Brexit] Avec ou sans accord, le Brexit risque de peser durement sur les plus pauvres

Le revenu par tête des britanniques devrait chuter après le Brexit, prévient le think tank universitaire "The UK in a changing Europe". Alors que la pauvreté concerne un cinquième de la population, dont quatre millions de travailleurs, le Brexit devrait être ressenti encore plus durement par ces...

Christine renon manifestation enseignants mal etre education nationale Thomas SAMSON AFP

Directeurs d’école, policiers, médecins, pompiers... Un mal-être au travail hors des radars

Après les personnels hospitaliers et les policiers, ce sont les enseignants qui sont descendus dans la rue pour exprimer leur colère et dénoncer leurs conditions de travail. Les pompiers préparent eux aussi une action pour le 15 octobre. Le mal-être au travail se généralise dans la fonction...