Publié le 24 avril 2018

SOCIAL

Rana Plaza : cinq ans plus tard, un bilan mitigé pour la responsabilisation du secteur de la mode

Le 24 avril 2013, l’effondrement de l’usine textile bangladaise du Rana plaza provoquait la mort de plus de 1 130 personnes, essentiellement des ouvrières. Un drame qui avait fait figure d’électrochoc pour tout le secteur, jetant la lumière sur les dessous d’une mode à petit prix, mais à fort coût humain. Aujourd’hui, les grandes enseignes occidentales, qui utilisent en masse cette sous-traitance, a pris conscience de sa responsabilité sociale en la matière. Mais sur place, la situation reste précaire.

Rana Plaza DR Dhaka Savar Building Collapse
Il y a 5 ans, l'effondrement du Rana Plaza faisait plus de 1130 morts et 2000 blessés
DR

Le 24 avril 2013, dans la banlieue de Dacca, plus de 1 130 ouvriers mouraient dans l'effondrement d'un atelier de confection, et plus de 2 000 étaient blessées. Ce drame dit du Rana Plaza, du nom de l’usine, a mis en lumière la face sombre de la sous-traitance des grandes marques occidentales de mode, inhérente à une économie mondialisée. La planète  avait également découvert les conditions de travail  d'un pays pauvre, deuxième pays exportateur de textile au monde, dont à peine quelques centaines des 4 500 usines répondent aux normes de sécurité.

Cinq ans plus tard, "ce modèle global (...) fondé sur une minimisation des coûts de production, une mise en concurrence des travailleurs à travers le monde et (...) une recherche ‘court-termiste’ du profit" perdure, selon le collectif Ethique pour l'étiquette, membre du réseau européen Clean Clothes Campaign.

La réputation des marques en jeu

Le drame a toutefois permis aux grandes enseignes occidentales, donneuses d’ordre de ces sous-traitants, de prendre conscience de leurs responsabilités. Face à la pression des ONG, des médias et  des autorités, elles ont du prendre des mesures pour indemniser les victimes et revoir leur conditions de production et de contrôles. Parmi les enseignes ayant des fournisseurs hébergés par le Rana Plaza, figuraient ainsi plusieurs grandes marques de "fast fashion", peu chères et aux collections constamment renouvelées. Elles ont depuis multiplié les initiatives pour se "racheter" aux yeux de leurs clients.

Primark a ainsi créé "un programme d'indemnisation à long terme pour les ouvriers (ou leurs ayants droit) de New Wave Bottoms", l'un de ses fournisseurs, situé au Rana Plaza. "Parmi les 14 millions de dollars versés par Primark juste après la catastrophe, 11 millions ont été consacrés aux indemnisations à long terme de 672 personnes", précise l'enseigne irlandaise.

La marque H&M, qui assure n'avoir "jamais travaillé" avec les ateliers du Rana Plaza, se dit soucieuse d'aller vers "plus de progrès social et environnemental" dans l'un de ses pays fournisseurs. En 2018, le géant suédois doit ainsi mettre en place des "comités de représentants du personnel librement élus et l'amélioration des systèmes de gestion des rémunérations pour les fournisseurs représentant 50 % de (son) volume d'achat", précise la chargée de communication Julie-Marlène Pélissier.

Un bilan mitigé

La plainte contre Auchan, dont des étiquettes de la marque "In Extenso" avaient été retrouvées dans les décombres du Rana Plaza est au point mort. Il s’agit de la seule entreprise française poursuivie devant la justice pour son implication dans le drame. Les ONG Sherpa, ActionAid France-Peuples Solidaires et le collectif Ethique sur l’étiquette qui ont porté plainte pour "pratique commerciale trompeuses" ont d’abord été déboutées en 2015. Avant de reporter l’affaire devant la justice. Mais l’enquête stagne depuis trois ans regrettent-elles, dénonçant une entrave du Quai d’Orsay.  

"Cet événement a certes servi de catalyseur pour les enseignes", qui ont pris conscience qu'au-delà de l'enjeu pour leur "réputation", elles devaient considérer leur responsabilité dans la chaîne de production et la traçabilité comme "un des éléments de leur business model", souligne Céline Choain, spécialiste du secteur textile au sein du cabinet Kea Partners.  Mais le bilan reste mitigé.

Au niveau de la sécurité des infrastructures, les progrès sont indéniables, explique-t-elle à l'AFP. 68% des 1 700 usines contrôlées dans le cadre de "l'Accord sur la sécurité" mis en place sous l'égide de l'Organisation internationale du travail (OIT) et signé par de nombreuses grandes entreprises, ont corrigé 75% des anomalies constatées. L’accord qui arrive à échéance fin mai 2018, va être prolongé jusqu’en 2021 avec un accord de transition, renouvelé par 114 entreprises.

Il incluera désormais les usines de textile de maison et d’accessoires pour toucher plus de travailleurs. Une campagne de la Clean Clothes Campaign mais aussi d’une coalition d’investisseurs est en cours pour entraîner de nouvelles marques à rejoindre le mouvement comme VF Corporation (The North Face, Timberland, Lee, Wrangler), Gap, Walmart, Decathlon et New Yorker.

La traçabilité, une attente qui monte chez les consommateurs

Le nouvel accord contient aussi une nouvelle clause sur les droits des travailleurs. Car, en ce qui concerne un salaire minimum des ouvriers (qui a été augmenté mais reste très faible), les conditions de travail ou les discriminations hommes/femmes, les problèmes sont encore loin d'être réglés, selon Mme Choain.

Au niveau des pays d'origine des enseignes, de nouvelles lois ont été votées suite à ce drame. C’est notamment le cas en France avec la loi relative au devoir de vigilance des multinationales qui  les contraint à respecter les droits humains fondamentaux d'un bout à l'autre de leur chaîne de production. Une loi cependant encore très critiquée par les grandes entreprises. D’autant que "cette loi reste uniquement française, elle n'a pas mené à une directive européenne et ne concerne que 150 entreprises", regrette Céline Choain.

Béatrice Héraud avec AFP 


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