Publié le 04 octobre 2019

SOCIAL

Livreurs, coursiers, chauffeurs : les "travailleurs libres" se révoltent contre les plateformes

La Californie qui ratifie une loi pour requalifier les chauffeurs Uber et Lyft en salariés, et des dizaines de livreurs Deliveroo qui bloquent des restaurants partout en France depuis presque deux mois.... La "Gig economy", l'économie des petits boulots et ses promesses de travail libéré, est plus que jamais mise à mal.

Greve deliveroo livreurs clap
Depuis le début du mois d'août, des dizaines de livreurs Deliveroo bloquent régulièrement des restaurants pour dénoncer la nouvelle grille tarifaire.
@Clap

"Les forçats du bitume relèvent la tête". C’est l’un des messages clamés haut et fort par les livreurs Deliveroo. Depuis le début du mois d’août, des dizaines d’entre eux ont entamé une grève inédite aux quatre coins de la France contre les "livraisons à deux balles". Fin juillet, la plateforme avait annoncé de nouveaux tarifs, pour la quatrième année consécutive. Le soir même, Toulouse et Nice se sont mises en grève, suivies le lendemain par Tours et Besançon, puis par Bordeaux et Paris et des dizaines d’autres villes.

"Ça a réveillé tout le monde car les livreurs peuvent perdre entre 30 et 50 % de chiffre d’affaires, raconte Jérôme Pimot, ancien livreur à vélo et cofondateur du Clap (Collectif des livreurs autonomes parisiens). Ça a craqué partout. Des conversations WhatsApp entre livreurs ont débouché sur un mouvement, avec des blocages de restaurants notamment en banlieue parisienne devant les Deliveroo Editions (des cuisines de restaurants dédiées uniquement à la livraison) qui débitent 100 à 200 commandes par heure." 

Des rassemblements ont été organisés place de la République à Paris et les clients appelés à boycotter l’application. Une pétition a déjà été signée par plus de 60 000 personnes. Et le 16 septembre, cinq "ByCœurs" bordelais "en colère" ont entamé un périple de 1 000 kilomètres à vélo jusqu’à Paris pour recueillir les revendications des livreurs sur le parcours et les porter à la direction de Deliveroo. La plateforme a recours à quelque 11 000 livreurs en France, son deuxième marché après le Royaume-Uni.

"Payés à griller des feux"

"C’est la conscience du ventre qui parle", commente Laurent Degousée, co-délégué du syndicat Sud Commerce, ouvert aux travailleurs des plateformes. "Là ils ont compris qu’ils étaient aliénés car financièrement ils ne s’y retrouvent plus. Le mythe du "tous patrons" d’Emmanuel Macron s’effondre et c’est l’un des acquis de ce mouvement : les livreurs en ont pris conscience et commencent à se rallier et s’organiser pour reconquérir leurs droits." 

"Les livreurs sont payés à aller le plus vite et le plus loin possible, et donc à griller des feux quitte à se faire écraser par une voiture. Pour être bien notés et avoir les meilleurs créneaux, ils doivent accepter de travailler tous les week-ends et ne pas se connecter en retard. C’est ça la réalité", dénonce encore Jérôme Pimot. Les livreurs réclament plus de transparence sur les tarifs, une meilleure protection sociale et l'instauration d'un dialogue social.

"Beaucoup de ces nouveaux indépendants sont dans la même situation que les prolétaires du XIXe siècle, embauchés à la journée, payés à la pièce avec très peu de protection. Sauf qu’aujourd’hui, la fragilité se situe hors du salariat. Ces travailleurs, soi-disant "libres", ne possèdent même pas leur outil de production (l'application), ils ont un lien hiérarchique avec les plateformes et un temps de travail imposé, mais sans les acquis sociaux du salariat (droits à la retraite, congés payés, salaire minimum…)", analyse Sarah Abdelnour, sociologue et co-auteure de "Les nouveaux travailleurs des applis" (1).

Charte sociale facultative

À l’heure où Uber et Lyft sont obligés de revoir leur modèle économique, après la ratification en Californie d’une loi qui les contraint à requalifier leurs chauffeurs en salariés, les livreurs Deliveroo vont-ils connaître le même sort ? Pour l'instant, la principale réponse de la plateforme britannique a été de rompre le contrat d’un des grévistes, officiellement pour des faits de fraude ou de vol. Et d’annoncer – en pleine gronde – un bénéfice de 2,7 millions d'euros, en augmentation de 80 %. 

"Les livreurs recherchent un travail flexible et bien rémunéré, qui leur permet de s'adapter à leur vie", explique la plateforme à Novethic. "Deliveroo est à l’écoute de toute sa flotte de livreurs à travers des rencontres physiques régulières. De plus, Deliveroo organise régulièrement des tables rondes en présence de livreurs pour échanger ainsi que des événements appelés RooCafé, ouverts à tous et présents dans les 200 villes d’activité de Deliveroo, pour avoir leur retour d’expérience".

En France, la loi Mobilités introduit la possibilité pour les plateformes de rédiger une charte sociale qui précise notamment les modalités d’organisation du dialogue entre les plateformes et les travailleurs sans toutefois que ces engagements "ne constituent des indices en vue de la requalification de la relation contractuelle en salariat". "Les plateformes ont obtenu gain de cause et espèrent ainsi être plus protégées face au risque de requalification", regrette Sarah Andelnour.

Les livreurs eux continuent de travailler sur une convention collective à l’échelle nationale. Une rencontre a par ailleurs eu lieu, il y a un an, à Bruxelles pour lancer la Fédération transnationale des coursiers. "À terme, l’idée est de fédérer l’ensemble des travailleurs des plateformes" espère Laurent Degousée.

Concepcion Alvarez, @conce1

(1) "Les nouveaux travailleurs des applis", Dominique Méda et Sarah Abdelnour, éditions PUF, 120 pages, 25 septembre 2019.


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