Publié le 17 juillet 2014

SOCIAL

L'affaire M6 n’est que la face émergée du malaise dans les entreprises

En début de semaine, deux enquêtes sur les conditions de travail chez M6 publiées par "Télérama" et "Le Canard Enchaîné" ont créé la stupeur. Arrêts maladies, burn-out, suicide… elles décrivent un état de "souffrance aiguë" chez les salariés de la chaîne de télévision. Une situation hélas bien connue des inspecteurs du travail. Quel que soit le secteur.

Arrêts maladie, démissions en série, burn-out, suicide… Dans les couloirs du siège de M6,  "les indicateurs psychosociaux (…) virent au rouge", comme le montre Telerama.fr dans une enquête publiée le 15 juillet 2014. L’auteure de l’article y décrit une organisation du travail broyeuse d’hommes. Et une entreprise au bord de l’implosion.

 "Le sujet est spectaculaire car il touche l’audiovisuel et une chaîne très populaire. C’est ce qui lui donne sa force médiatique et c’est parfois ce qui fait bouger les choses. Mais c’est loin d’être spécifique à ce secteur. Ce que l’on voit chez M6, c’est ce que l’on voit dans toutes les entreprises." Ce constat est celui d’un inspecteur du travail, Jean-Louis Osvath, président de l’association L611-10, spécialisée sur ce type de sujet.

 "Le ‘resserrage de boulons’ qui est décrit par Télérama – départs non remplacés, rythmes de travail intensifiés, objectifs renforcés, équipes réduites… – c’est ce que j’observe dans la banque, les télécoms, tous les secteurs où j’interviens. Tous mes collègues d’Ile de France sont submergés par ce type de problème. Ces cas de burn-out, harcèlement, stress, etc. peuvent concerner 50% des demandes que nous recevons de la part des salariés !", rapporte-t-il.

Or la réglementation (article L. 4121-1 du Code du travail) impose à l’employeur d’évaluer les risques d’atteinte à la santé physique et mentale de ses salariés et de mettre en place des mesures de prévention adaptées. Pour une entreprise dont le principal capital est humain il s’agit aussi d’un élément majeur de sa politique de responsabilité sociale.

 

L’effet aggravant de la crise

 

Comme chez M6, où la baisse de l’audience et des recettes publicitaires a visiblement aggravé un problème existant depuis 15 ans, la crise fait monter la pression dans de nombreuses entreprises.  

"C’est l’organisation du travail en elle-même qui est de plus en plus mise en cause, souligne Jean-Louis Osvath. C’est particulièrement visible lors de la mise en place de restructurations comme les plans de sauvegarde de l’emploi (PSE). Les salariés qui restent sont soumis à des rythmes encore plus intenses et c’est souvent à eux d’arbitrer entre les tâches qu’ils pourront accomplir et celles qu’ils devront laisser de côté. D’où la multiplication des burn-out, car il faut savoir que les salariés français sont généralement très impliqués dans leur travail."

Des plans sociaux rampants

Pour Marie Pezé, qui a créé la première consultation Souffrance et travail en 1997, les situations à risques se multiplient pour les salariés : "Les plans sociaux qui ne disent pas leur nom sont devenus fréquents. Des salariés sont parfois victimes de leurs collègues. Et la direction approuve." La psychologue illustre son propos d’un récit glaçant. "Depuis peu, je m’occupe d’un trader qui travaillait dans la filiale d’une grande banque française. Ses confrères avaient installé sur son ordinateur une sonnerie qui se déclenchait de façon intempestive et reproduisait les hurlements d’un homme que l’on torture. Quand elle se déclenchait, il recevait alors des messages sur son téléphone portable. Il pouvait lire : si tu veux partir, n’hésites pas, la fenêtre est ouverte."

Les signaux d’alarmes envoyés par les salariés se multiplient. Ils sont notamment relayés par les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) des entreprises qui peuvent notamment faire appel à un cabinet d’expert pour évaluer la situation et rendre un avis, consultatif. Mais la très grande majorité des employeurs refuse de prendre conscience du problème. D’une part, parce que le burn-out n’est pas aujourd’hui reconnu comme maladie professionnelle. D'autre part, car l’obsession de la compétitivité prime souvent sur la mise en place d’une organisation du travail adaptée, et parfois coûteuse.

Quant aux condamnations, elles restent extrêmement rares. En décembre 2012, un arrêt de la Cour d’appel de Paris concernant la Fnac pourrait néanmoins faire date : l’entreprise a dû revoir un projet de réorganisation de ses magasins parce qu’il pouvait porter atteinte à la santé de ses salariés.

 

 

Béatrice Héraud avec Antonin Amado
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