Publié le 24 janvier 2022

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Total et la Birmanie : une si longue controverse !

Le titre de l’annonce est sobre : Total se retire du Myanmar. Le groupe pétrolier dont la présence en Birmanie a été attaquée pour violation des droits humains dès le début, évoque un double motif pour justifier son retrait : ne plus "apporter une contribution positive suffisante au pays" et ne pas pouvoir répondre à la demande de ses parties prenantes de continuer à fournir du gaz à la population sans financer la junte. Retour sur une controverse emblématique qui a duré plus de 20 ans.

BIRMANIE TOTAL Stephane Ferrer Yulianti Hans Lucas Hans Lucas via AFP 01
En mars dernier, des militants d'Extinction Rebellion ont manifesté devant le groupe pétrolier l'accusant de complicité avec la junte militaire.
Stéphane Ferrer Yulianti / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

L’annonce du retrait de TotalEnergies de la Birmanie, où la compagnie a bataillé pendant plus de 20 ans pour légitimer son exploitation du gisement de gaz de Yadana, symbolise la montée en puissance des controverses sur l’exploitation du gaz. Elle illustre surtout la très grande difficulté pour une compagnie internationale de légitimer sa politique de respect des droits humains quand elle opère dans un pays gouverné par des dirigeants qui les violent ostensiblement. Enfin Total souligne la difficulté à mettre en place un mécanisme efficace de sanctions financières contre le régime.

Le gisement de Yadana produit selon Total, environ "6 milliards de mètres cubes par an de gaz dont 70 % environ est exporté en Thaïlande où il est vendu à la société nationale PTT et 30% fourni à la société nationale birmane MOGE pour les besoins du marché domestique". Le groupe français explique donc qu’il lui était "matériellement impossible" de ne plus verser de revenus à la junte birmane puisque "l’essentiel des paiements liés à la vente du gaz sont effectués directement par la société thaïlandaise PTT, acheteur du gaz à l’export". 

Même impasse, selon TotalEnergies, sur la "mise en place de sanctions ciblées qui puissent cantonner tous les flux financiers des divers partenaires sur des comptes séquestres sans arrêter la production de gaz", pour laquelle les autorités publiques consultées n’ont pas trouvé de dispositif adapté. Les montages financiers liés à l’exploitation du gisement de Yadana étaient à l’origine des attaques ciblant Total depuis la reprise de pouvoir par la junte en février 2021.

Travail forcé

Les ONG faisaient pression sur le groupe pour qu’il assèche les revenus des militaires birmans dont les exactions contre la population sont toujours plus violentes. Le retrait de Total, annoncé le 21 janvier 2022, c’est aussi le renoncement à sa stratégie de maintien en Birmanie envers et contre toutes les accusations de violation des droits humains. Elle a conduit de nombreux fonds de pension nord européens à le mettre sur liste noire dès le début des années 2000.

Dans l’étude que Novethic a publié, en 2012, sur les pratiques d’exclusions des grands investisseurs pour violations des normes internationales, Total était dans le Top 20 des entreprises exclues à cause de ses activités en Birmanie. Dix ans auparavant, en octobre 2002, deux Birmans avaient déposé plainte contre Total pour "sequestration" auprès du parquet de Nanterre. Ils voulaient ainsi dénoncer le travail forcé auquel la junte birmane avait recours sur le chantier du gisement de Yadana. Trois ans plus tard, en 2005, la plainte avait abouti à une transaction entre Total et Sherpa qui défendaient les Birmans.  

Les conséquences du retrait

Patrick Pouyanné, l’actuel dirigeant de TotalEnergies avait repris la stratégie de Christophe de Margerie, son prédécesseur, mort en 2014. Elle visait à la fois à souligner que la Birmanie était un confetti dans l’activité globale du groupe (autour de 1%) et que s’en retirer aurait pour conséquence de laisser le champ libre à d’autres opérateurs moins regardants sur les droits humains. Cette stratégie tenait toujours en avril 2021 puisque dans une tribune, publiée dans le Journal du Dimanche, il expliquait vouloir rester en Birmanie parce que son éventuel retrait "couperait l’électricité à des millions de personnes".

En janvier 2022, il a donc changé d’avis et annonce que, pour éviter cela, Total a ouvert des négociations avec ses partenaires pour qu’ils puissent reprendre ses activités dans un délai maximum de six mois. En attendant, il affirme qu’il "continuera d’agir en opérateur responsable afin de veiller à la continuité des livraisons de gaz au bénéfice des populations".

Anne-Catherine Husson-Traore,  @AC_HT, Directrice générale de Novethic



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