Publié le 04 décembre 2014

ENVIRONNEMENT

A Bhopal, 30 ans après la catastrophe, les malades souffrent toujours

La clinique Sambhavna soigne gratuitement les survivants de la catastrophe chimique de décembre 1984. Difficultés respiratoires, affections cutanées, troubles de la santé reproductive, détresse psychologique… trente ans ont passé et les victimes continuent de souffrir des pathologies liées à la fuite de gaz de l’usine. Sur place, l’ombre d’Union Carbide et de sa responsabilité plane.

Des malades patientes sous la varangue de la clinique Sambhavna de Bhopal.
© Sarah Collin / Novethic

"Si vous demandez à des patients combien de médicaments ils ont pris, ils vous répondront en nombre de kilos. Des antidouleurs, des psychotropes, des antibiotiques, des stéroïdes… Pour peu de résultats", affirme Satinath Sarangi, le médecin à la tête de la clinique Sambhavna. Le praticien est facilement reconnaissable grâce à l’éternel turban rouge qu’il porte sur la tête. Chaque jour, entre 150 et 200 malades bénéficient dans l’établissement de traitements gratuits. Seule condition préalable: avoir été exposé à la fuite d’isocyanate de méthyle (MIC) de l’usine Union Carbide, en décembre 1984.

 

Des soins financés par des donateurs

 

Financée par les 16000 donateurs de l’association anglaise "Bhopal Medical Appeal" et les droits d’auteur du livre de Dominique Lapierre "Il était minuit cinq à Bhopal", la clinique en briques orangées, en retrait de la chaussée défoncée, apparaît comme un îlot de calme au cœur de l’animation des rues de JP Nagar. Cette localisation lui permet d’être au plus près des patients, car la plupart des victimes de la catastrophe vivent toujours dans ce quartier défavorisé situé juste derrière l’ancienne usine.

C’est le cas d’Hazra Bee, 57 ans. Elle souffre de problèmes respiratoires. Sa fille, née en 1974, a développé après son exposition au gaz une maladie cardiaque, puis la tuberculose. Son deuxième fils, lui, est resté handicapé. Le troisième a donné la vie à une fillette infirme.

Des pathologies courantes pour des personnes ayant inhalé de l’isocyanate de méthyle, selon le Dr Sarangi, qui énumère les troubles les plus fréquents: "Difficultés respiratoires, cancers, tuberculose, hypertension, douleurs articulaires, dysfonctionnement du système nerveux, problèmes oculaires, troubles de la santé reproductive, malformations congénitales, problèmes digestifs et fatigue chronique… La liste est longue."

 

Des études médicales jamais publiées

 

Malgré leurs observations, les équipes médicales manquent de données scientifiques fiables pour mesurer les dommages à long terme du gaz MIC sur la santé humaine, d’autant qu’ils ont souvent été conjugués aux méfaits de l’eau polluée par l’usine. "Chaque fois que la responsabilité de l’entreprise a été mise en cause, le gouvernement a arrêté ou interdit la publication des recherches", pointe Satinath Sarangi.

Ainsi, les résultats d’études menées par le Conseil indien sur la recherche médicale ou le très réputé Institut Tata pour les sciences sociales ont été édités au compte-gouttes, voire pas du tout. Quelques recherches de plus petite envergure, sur des durées brèves, ont toutefois été menées à bien et publiées. Mais elles demanderaient à être complétées.

 

Un traitement efficace… interdit

 

Le plus révoltant, pour Satinath Sarangi, reste que beaucoup de vies auraient pu être sauvées dans les semaines suivant l’intoxication, grâce à un traitement, le thiosulfate de sodium. Cette molécule, importée en Inde par un toxicologue allemand quelques jours après le drame, permet une élimination des produits toxiques dans les urines. Satinath Sarangi, comme d’autres confrères, a été contraint de l’abandonner après quelques semaines d’administration fructueuse aux patients.

"Je me suis fait arrêter et envoyer en prison, et toute la documentation prouvant l’efficacité du médicament a été confisquée par les autorités", se souvient-il. Le médecin a son idée sur la raison de cette interdiction: "L’efficacité du thiosulfate de sodium prouvait que le gaz avait gagné le système sanguin, alors que Union Carbide assurait que seuls les organes en contact avec l’air comme les yeux ou les poumons avaient pu être affectés."

A ce jour, aucun véritable antidote n’a été découvert. Les personnels soignants de la clinique Sambhavna prodiguent des traitements symptomatiques, ils cherchent à soulager les patients. Soulager les corps douloureux, mais aussi les maux de l’âme. Satinath Sarangi conclut: "Je vois beaucoup d’anxiété, de dépression, de maladies mentales. Trente ans après, les gens sont encore convalescents." 

Sarah Collin, envoyée spéciale à Bhopal
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