Publié le 08 décembre 2016

EMPREINTE SOCIALE

Reconnaissance des cancers professionnels : l'exemple de la Seine-Saint-Denis

Les cancers d'origine professionnelle restent peu reconnus en France. Seulement 10% des cas sont qualifiés "maladie professionnelle". Une proportion stable depuis une vingtaine d'années. Pourtant, en Seine-Saint-Denis, les cas reconnus ont doublé. Comment ? Grâce au travail du Groupement d'intérêt scientifique sur les cancers d'origine professionnelle (Giscop 93). 

Les cancers liés à l'amiante représentent près de 90% des cas reconnus. La reconnaissance de l'origine professionnelle d'autres cancers nécessite souvent un recours contentieux. Ci-dessus, manifestation de l'Andeva (1) à Paris, en octobre 2016.
Jacques Demarthon / AFP

En France, 2 à 5 millions de personnes sont exposées à des agents cancérigènes sur leur lieu de travail. Et chaque année, entre 11 000 et 30 000 nouveaux cas de cancer d'origine professionnelle se déclarent. C’est 4 à 8,5% de l'ensemble des cancers au niveau national. Pourtant, moins de 2 000 cancers sont qualifiés en maladie professionnelle par l'Assurance maladie chaque année.

Les experts expliquent cette sous-reconnaissance par la difficulté d'établir un lien entre cancer et exposition aux produits toxiques. En cause, le manque d'information sur l'exposition des travailleurs au cours de leur vie professionnelle. Mais aussi le temps de latence entre l’exposition et la survenue de la maladie (20 à 40 ans en moyenne).

 

Amiante, silice, benzène, diesel…

 

C'est pour mieux reconnaître les cancers professionnels que le Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d'origine professionnelle en Seine-Saint-Denis a été créé. Depuis 2002, le Giscop 93 enquête auprès des malades identifiés par les hôpitaux du département. Il s'agit principalement de personnes atteintes de cancer du poumon (85%), mais aussi de cancers de l'appareil urinaire ou du sang.

La méthode est désormais rôdée. D’abord, des entretiens individuels permettent de reconstituer les expositions aux polluants tout au long des parcours professionnels. "L'entretien avec le patient est la principale source d'information, même s'il est complété par le dossier médical, explique Christophe Coutanceau, chargé des enquêtes au Giscop. À partir de là, une reconstitution précise de chaque période de travail, de chaque poste occupé, des produits utilisés, des protections éventuelles" est réalisée.

Ensuite, une expertise large permet de "dénicher" les expositions aux substances toxiques. Toxicologues, médecins du travail et ingénieurs se mettent alors autour de la table pour lister les agents cancérigènes auxquels le travailleur a été exposé. Parmi les principaux polluants, l'amiante, la silice, les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) liés aux combustions incomplètes, le benzène utilisé comme solvant, le diesel.

 

Faire reconnaître le préjudice

 

En 14 ans, pas moins de 1290 témoignages ont été recueillis. "La plupart des personnes interrogées (les deux tiers sont retraitées) n'ont pas conscience que leur maladie puisse être liée à leur travail. D'ailleurs, ce n'est pas toujours facile à entendre, car ce travail les a fait manger, a payé les études de leurs enfants", raconte Christophe Coutanceau. 

C'est le deuxième objectif du Giscop : faire reconnaître le préjudice. "Notre travail a permis de doubler le taux de reconnaissance en Seine-Sainte Denis, alors qu'il stagne, voire régresse, en France", se félicite l'enquêteur. Et pourtant. Même si le Giscop a une convention avec la Caisse primaire d'assurance maladie, faire reconnaître un cancer comme maladie professionnelle reste compliqué. "Hors des cas bien identifiés par l'Assurance maladie, comme par exemple les cancers liés à l'amiante (près de 90% des cas reconnus), il faut souvent faire un recours contentieux", explique Christophe Coutanceau. 

 

Incitation à la prévention 

 

La reconnaissance des cancers professionnels a aussi un intérêt collectif. D'abord financier, car ce n'est plus l'Assurance maladie mais un fonds spécial abondé par les entreprises responsables qui prend en charge les malades.

C'est aussi "une incitation à la prévention par la majoration des cotisations des employeurs mis en cause", explique Jean-Michel Sterdiniak, médecin du travail et expert au sein du Giscop. "Mais le système d'assurance maladie n'est pas fait pour tirer les leçons des dangers sanitaires", déplore Christophe Coutanceau. Les données du Giscop ne sont d’ailleurs pas valorisées localement pour prévenir les expositions : "le terrain est conflictuel avec les entreprises ; le Giscop n'a pas l'autorisation de faire apparaître les entreprises les plus exposantes, au risque d'être accusé d'ingérence."

 

(1) Andeva : Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

Magali Reinert
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