Publié le 02 juin 2016

SOCIAL

Coûts cachés du cacao : le commerce équitable peut-il faire la différence ?

Les petits producteurs de cacao vivent pour la plupart sous le seuil de pauvreté. Ils contribuent à la déforestation et font, parfois, travailler des enfants. Des impacts dont le coût, important, est supporté par les populations locales. Le Basic est allé décortiquer ces coûts et a comparé les filières conventionnelles, durables et équitables. Plongée au cœur d’une industrie à la recherche d’un modèle réellement vertueux.

Cacao - Côte d'Ivoire
Dans le départment de Lakota, au sud-ouest de la Côte d'Ivoire, un travailleur porte un sac de fèves de cacao.
Issouf Sanogo / AFP

D’un côté, six grands industriels (1). Ils se partagent la moitié du marché du chocolat mondial. De l’autre, 5 à 6 millions de petits producteurs. Ils alimentent la filière. Des producteurs qui, dans leur très grande majorité, vivent sous le seuil de pauvreté, étendent leurs cultures pour s’en sortir et participent ainsi à la déforestation. Bien souvent aussi, ils font travailler des enfants mineurs gratuitement.

Une situation que dénonce l’association Le Basic (Bureau d’analyse sociétale pour une information citoyenne), qui a publié, pendant la Quinzaine du Commerce équitable pour la PFCE (Plateforme pour le commerce équitable), "La face cachée du chocolat", étude comparative des coûts sociaux et environnementaux des filières conventionnelles, durables et équitables en Côte d’Ivoire et au Pérou.

Les différences entre les différentes filières ne sont pas significatives, y compris pour la filière commerce équitable en Côte d’Ivoire.

Au Pérou, en revanche, où le mouvement coopératif est structuré et bien implanté depuis des années, notamment pour la filière café, la labellisation équitable se révèle un véritable levier de changement.

 

Un coût sociétal exorbitant

 

Pour un euro de cacao exporté, il en coûtera 77 centimes aux populations locales ivoiriennes en termes de pollution, de déforestation ou pour assurer les services de base (hôpitaux, écoles, etc.).

Dans le cas péruvien, ce coût "sociétal" baissera à 37 centimes.

Un ratio qui a de quoi faire réfléchir. A l’origine du problème : la forte pression sur les prix exercée par les industriels. Cette faible rémunération des petits producteurs ne parvient pas à couvrir leurs coûts de production et entraîne des effets en cascade, néfastes pour leur santé et pour l’environnement.

Les producteurs, qui vivent sous le seuil de pauvreté, doivent en effet faire face à une insécurité alimentaire importante, engendrant souvent des problèmes de santé. Faute de moyens, ils ont également recours à un travail familial non rémunéré, faisant parfois appel aux enfants... A la recherche de rendements, ils utilisent davantage d’intrants chimiques et cherchent à s’étendre, participant ainsi à la déforestation. Rien qu’en Côte d’Ivoire, environ 13 millions d’hectares ont disparu depuis les années 1960 en partie à cause de la culture du cacao.

 

 

Ce constat est celui de la filière conventionnelle du chocolat. Mais, la situation est à peu près identique, explique Le Basic, pour la filière certifiée durable. Bien que les coûts "cachés" supportés par les populations locales soient moins importants (-12% en Côte d’Ivoire ; -37% au Pérou), les revenus des producteurs restent faibles et instables, la déforestation persiste, l’utilisation des intrants chimiques est élevée et la diminution du travail des enfants n’est pas avérée.

 

Un appui fort de la coopérative

 

Le commerce équitable permet-il de faire mieux ? Oui mais… sous certaines conditions. La première implique de garantir un prix d’achat suffisamment rémunérateur pour le producteur. Sinon, "le commerce équitable change peu la donne car il ne permet pas de modifier la structuration de la filière", expliquent les auteurs de l’étude.

En Côte d’Ivoire par exemple, malgré la mise en place d’une certification équitable, les producteurs de cacao ne parviennent pas à dépasser le seuil de pauvreté, avec un revenu supérieur de seulement 6% à la filière conventionnelle.

Par ailleurs, seuls 20% de la prime équitable sont investis dans des services locaux (école, santé, transport…) et 30% sont directement versés aux producteurs. Les coûts cachés ne diminuent ainsi que de 6% par rapport aux filières certifiées "durables".

 

L'impact vertueux d'une rémunération juste versée aux producteurs de cacao - Source : Le Basic 

En revanche, au Pérou, Le Basic constate la mise en place d’une boucle vertueuse grâce au commerce équitable. Les revenus des producteurs augmentent au moins de 50% par rapport au conventionnel. Ce qui leur permet de diversifier leur culture, réduire leur insécurité alimentaire et améliorer le bien-être et la santé de leur famille.

De plus, avec des revenus suffisants, la prime équitable est bel et bien investie dans les services locaux, pour payer du personnel médical, des instituteurs ou encore participer aux frais de scolarité.

Outre l’importance d’un prix suffisant pour les producteurs, c’est la dynamique coopérative péruvienne qui a permis de tels résultats. A quoi il faut ajouter la pratique d’une agroforesterie pour préserver les ressources et s’assurer que la filière reste pérenne.

Au Pérou, les coûts cachés du chocolat sont 80% moins importants que ceux de la filière conventionnelle. Bien sûr, tout cela a un prix… de l’ordre de +40 à +90%, que les industriels, à l’autre bout de la chaîne, ne semblent pas encore prêts à payer.

 

(1) Mars (13%), Mondelez International (11%), Nestlé (9%), Ferrero (9%), Hershey (5%) et Lindt (2,4%).
Concepcion Alvarez
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