Publié le 03 janvier 2020

SOCIAL

Quand l’ubérisation frappe aussi l'économie sociale et solidaire

Quel point commun y a-t-il entre La ruche qui dit oui, qui a popularisé la vente de produits alimentaires en circuit-court, et Uber, le géant californien du VTC ? À l'instar des chauffeurs de la plateforme Uber, les responsables de ruches sont pour la plupart des auto-entrepreneurs rémunérés sur leur vente. Mais eux ne comptent pas leurs heures car c'est pour la bonne cause. Un déni du travail assez fréquent dans l'économie sociale et solidaire. 

La ruche qui dit oui uberisation ESS
Derrière La Ruche qui dit oui, entreprise solidaire d'utilité sociale (Esus), il y a des travailleurs précarisés en quête de sens.
@La Ruche qui dit oui

La ruche qui dit oui, précurseur de la vente de produits alimentaires en circuit-court, et Uber, le géant californien du VTC relèvent tous les deux de l’économie des plateformes (la gig economy) et font appel à des travailleurs précaires. Si cela est largement connu pour les chauffeurs Uber, ça l’est moins pour les travailleurs de La Ruche, entreprise labellisée Esus (Entreprise solidaire d'utilité sociale)* et membre du cercle supposé vertueux de l’économie sociale et solidaire (ESS) dont le projet initial est de placer l'humain au centre du système.

La startup, créée en 2011, est une plateforme d'achat direct aux producteurs locaux (49 kilomètres en moyenne). Comme Uber qui ne paie, ni les voitures ni ses chauffeurs, La Ruche ne paie ni les locaux de distribution, ni les responsables de ruches. Ces derniers assurent le lien entre producteurs et consommateurs. Ils travaillent majoritairement sous le statut d’auto-entrepreneurs et tirent leur rémunération de la vente des produits (environ 8 % du chiffre d’affaires).

Un bon mi-temps

Ils sont chargés de trouver eux-mêmes le lieu de vente (souvent mis à disposition gratuitement par un restaurant ou par la municipalité). Charge à eux aussi de développer leur réseau de clients, de dénicher les producteurs, d’organiser les ventes (hebdomadaires en général), de gérer la communication, de réceptionner les produits, d’assurer le service après-vente… Cela représente un bon mi-temps selon les témoignages de plusieurs responsables de ruches qui cumulent les boulots et parfois même les ruches.

Laurent Marcoz, un Parisien de 48 ans, a ouvert sa ruche en plein de cœur de la capitale il y a huit ans. Il était à l’époque un jeune papa inquiet de la qualité de son alimentation. Il se lance en tant qu’auto-entrepreneur, en plus de son activité de réalisateur peu florissante. "Ça a très rapidement pris, se souvient-il. Pendant deux ans, c’est même devenu très lucratif. Je gagnais de quoi payer mon loyer sans problème. Mais ces dernières années, j’ai perdu environ la moitié de mon chiffre d’affaires. Je suis un peu inquiet car il y a beaucoup d’offres concurrentielles." 

Autre coup dur, 'La Ruche Mamma' (la maison-mère), en situation déficitaire, a augmenté sa commission en 2018. Alors qu’elle prélevait jusqu’alors le même pourcentage que les responsables de ruche, elle a augmenté sa commission à 11,65 % du chiffre d’affaires. "C’est dommage, estime Laurent. Ils auraient dû tout faire pour éviter cela mais on n’a pas eu voix au chapitre. En même temps, on ne peut pas lâcher car le système est important pour les producteurs. J’ai un gros attachement à La Ruche, ça incite à se battre."

L'engagement avant l'emploi

Comme Laurent, les responsables de ruche ont un engagement sincère et sont fiers de leur activité. C’est ce paradoxe que dénonce la sociologue Diane Rodet dans un ouvrage collectif sur "Les nouveaux travailleurs des applis" (1) publié en septembre. Dans son enquête, elle montre que les travailleurs de la Ruche sont en général des gens surdiplômés, plus aisés que les autres travailleurs des applis et en demande d’un emploi qui a du sens. La plateforme s’appuie d'ailleurs largement là-dessus puisqu’elle souligne bien sur son site qu’être responsable de ruche n’est pas un "emploi", mais "un engagement", afin de "souten[ir] les agriculteurs de [la] région".

"Cela rappelle un déni du travail assez fréquent dans l’ESS, notamment dans le secteur associatif" explique la sociologue. "Le capitalisme de plateforme rejoint là l’ESS. Ces deux univers jouent en effet sur les mêmes aspirations : celles d’une population en recherche d’un travail présentant un intérêt intrinsèque et une autonomie dans l’organisation et la réalisation des tâches. Au nom de cette aspiration, nombre de travailleurs des plateformes sont attirés par ces emplois aux conditions dégradées".

Reste que La Ruche qui dit oui, qui compte 1 500 ruches en Europe et qui travaille avec 10 000 producteurs, représente une alternative à la grande distribution. "Le fait que le producteur fixe lui-même le prix, que les clients soient solidaires des producteurs, que les produits ne parcourent pas des milliers de kilomètres et que nous créions du lien social entre deux mondes qui n’étaient pas reliés, justifie notre inscription dans l'économie sociale et solidaire", argumente Grégoire de Tilly, le PDG de La Ruche qui dit oui.  

Concepcion Alvarez, @conce1

(1) Les Nouveaux travailleurs des applis, Sarah Abdelnour, Dominique Méda, éditions PUF, septembre 2019, 120 pages.

* La Ruche qui dit oui dispose d'un agrément "Entreprise solidaire", transformé en "Entreprise solidaire d'utilité sociale" depuis juillet 2014. Cet agrément est aujourd'hui en cours de renouvellement, selon l'entreprise. 


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