Publié le 30 octobre 2014

SOCIAL

Russie : un accord inédit porteur d’espoir pour les esclaves migrants

Première minorité ethnique dans la capitale russe, les travailleurs tadjiks commencent à s’organiser contre les employeurs malhonnêtes. En toute impunité, certains n’hésitent pas à les réduire en quasi esclavage. Mais depuis quelques jours, des bénévoles sont autorisés à pénétrer dans des marchés suspects. Le chemin est encore long, mais ces "missionnaires" ouvrent une voie.

Image d'illustration
© Union des Travailleurs Migrants

Petite victoire pour les travailleurs tadjiks à Moscou. Depuis le 13 octobre dernier, des bénévoles sont autorisés à pénétrer dans deux marchés, dont l’un des plus grands de Moscou qui s’étale sur 175 000 m². Leur principal objectif: lutter contre l’esclavage. Le mot n’est pas trop fort: des migrants illégaux sont privés de salaire, de congé, de passeport, de contrat de travail et de toute information. Ce qui les maintient de fait prisonniers de leurs "employeurs".

 

"Des ‘mercenaires noirs’, tadjiks eux aussi, jouent un rôle majeur dans cet asservissement: ils recrutent la main-d’œuvre au Tadjikistan, l’envoient en Russie et travaillent comme superviseurs sur les marchés", explique le président de l’organisation des Travailleurs migrants tadjiks, Karomat Charipov. L’activiste s’insurge contre la politique migratoire tadjike: "L’Etat construit la moitié de son budget sur les fonds qu’envoient les travailleurs au pays… Il vend lui-même ses citoyens – de la main-d’œuvre parfois réduite à l’esclavage !"

 

Corruption et impunité font loi

 

Des quotas de travailleurs migrants largement sous-estimés en Russie alimentent le système. "La loi autorise seulement 1,5 million d’étrangers à travailler ici, sur les 10 à 15 millions employés dans le bâtiment, les restaurants, l’agriculture, etc., commente Renat Karimov, président du syndicat Union des travailleurs migrants. Les travailleurs en situation illégale sont des proies faciles pour les employeurs peu scrupuleux."


Souvent, ils arrosent des policiers, qui ferment les yeux. Le degré d’impunité atteint parfois des sommets. Stasiya Denisova, du Comité d’assistance civique, décrit un cas fréquent dans la construction: "Chaque mois, l’employeur promet aux ouvriers qu’ils seront payés plus tard. Après plusieurs mois, il appelle le Service fédéral des migrations pour une descente sur son site, où les ouvriers sont arrêtés et renvoyés dans leur pays." Nullement inquiété, il s’offre une main-d’œuvre gratuite.

 

Sensibiliser l’opinion publique

 

Faire condamner un esclavagiste est une mission quasi impossible, y compris pour des cas extrêmement graves. Comme celui de ces huit femmes kazakhes et ouzbeks, battues par leurs employeurs dans un magasin d’alimentation; elles ont été délivrées, ainsi qu'un enfant, par des militants, en octobre 2012. Deux d’entre elles y "travaillaient" depuis dix ans. Celles qui fuyaient étaient à chaque fois "raccompagnées" chez leur employeur par la police. Mais la procédure en justice contre les employeurs, encore en liberté, ne cesse de s’allonger. "Nous préparons pour novembre un recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme contre l’inefficacité des procédures russes", annonce Stasiya Denisova.

"La solution ? Stopper la corruption, poursuivre les employeurs malhonnêtes et, au niveau législatif, supprimer les quotas et rendre les contrats de travail obligatoires", énumère la protectrice des droits de l’homme Svetlana Gannushkina (1). Mais elle n’a pas confiance en la capacité, ou la volonté, du pouvoir russe à lutter contre l’esclavage. Et les associations seules ne peuvent résoudre le problème.

L’accord inédit qui a été conclu avec la direction des marchés a été obtenu par l’organisation des Travailleurs migrants tadjiks, après avoir brandi la menace d’organiser une manifestation d’ampleur ce mois d'octobre. Les militants vont pouvoir tenter de repérer les cas d’esclavage et aider leurs compatriotes à s’en sortir. Cependant, si elle constitue une lueur d’espoir en vue d’une prise de conscience, l’initiative reste confinée aux seuls marchés. "La situation s’améliorera vraiment quand l’opinion publique s’intéressera à ces cas", conclut-elle.

(1)   Membre de Memorial, directrice du réseau Migration et Loi, présidente du Comité d’assistance civique et membre de la Commission gouvernementale sur la politique de migration.  

Jeanne Cavelier
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