Publié le 25 mars 2022

SOCIAL

Le groupe Rocher attaqué en justice sur son devoir de vigilance par d’anciens salariés, une première

34 ex-employés de Kosan Kozmetik, la filiale turque du groupe Rocher, s'associent au syndicat Petrol-Iş et aux ONG Sherpa et ActionAid France. Ensemble, ils accusent le géant des cosmétiques français d’atteinte aux droits humains. Les plaignants estiment que la maison-mère Rocher n’a pas fait respecter la liberté syndicale et les droits fondamentaux de travailleurs turcs. Des accusations contestées par le groupe.

Le groupe Rocher, qui détient la marque Flormar, est accusé d'avoir licencié 132 ouvrières parce qu'elles étaient syndiquées.
@industriALL

Nouveau bras de fer entre le groupe Rocher et d’anciens salariés de Kosan Kozmetik, sa filiale en Turquie. 34 des 132 ouvriers licenciés entre mars et septembre 2018 et leur syndicat demandent réparation auprès du tribunal de Paris. Les plaignants, majoritairement des femmes qui travaillaient dans l’usine de Gebze au nord-ouest de la Turquie, sont épaulés par les associations Sherpa, ActionAid France et le syndicat Petrol-Iş.

En 2018, des ouvrières de Kosan Kozmetik, qui fabrique les produits de beauté de la marque Flormar, participent à la campagne de recrutement du syndicat Petrol-Iş. Les salariés souhaitent faire valoir leurs droits alors que les salaires sont très bas, les équipements de protection aux produits nocifs font défaut, les heures supplémentaires sont imposées et les discriminations contre les femmes sont élevées. Le syndicat "a rapidement atteint le quorum requis et le ministère nous a reconnu", indique Riza Kose, responsable de Petrol-Iş.

La direction accusée d'avoir voulu éteindre la résistance 

Mais la direction de l’usine conteste devant la justice l’agrément officiel obtenu par le syndicat et licencie les travailleurs syndiqués sans indemnités. "J’ai été licenciée le 18 mai 2018 car j’étais syndiquée", confirme İlknur Keleş, ancienne ouvrière de Kosan Kozmetik qui a choisi de se joindre à la plainte. "[Mon supérieur] a essayé de conclure un marché avec moi : "si tu me donnes la liste de tous les membres syndiqués, tu ne seras pas licenciée". J’ai refusé de donner le nom de mes camarades et j’ai été virée", raconte Feryat Gökçen également licenciée en mai 2018.

Pendant près d’un an, ces dernières manifestent devant l'entreprise pour contester leurs licenciements et sensibiliser l’opinion publique. La direction a toutefois tout fait pour éteindre cette résistance. "Qu’ils [les grévistes] restent des semaines devant la porte s'ils le veulent ! Si vous les rejoignez, nous ne vous paierons pas vos indemnisations", aurait alors lancé la direction de l’usine pour intimider les autres salariés. "Au 10e jour de la résistance, je travaillais dans l’entreprise et juste parce que j’ai dit bonjour à mes collègues qui résistaient dehors, j’ai dû donner ma démission", confie Sebahat Zengin, une des 34 plaignantes.

Le groupe Rocher affirme que l'affaire a déjà été jugée

Or, une fois licenciés, les ouvriers ont de grandes difficultés à retrouver un emploi. "Toutes les entreprises de la région refusent de nous recruter dès qu’elles entendent parler de Flormar", affirme Sebahat Zengin. "Aujourd’hui encore je suis au chômage mais je ne regrette rien et je suis déterminée à aller jusqu’au bout", indique encore l'ouvrière.

"Ces violations auraient pu être évitées si le groupe Yves Rocher avait respecté son devoir de vigilance", estiment les associations à l’origine de la plainte. Les requérants demandent une reconnaissance du manquement au devoir de vigilance, la mise en place de mesures de prévention et la réparation des dommages subis par les salariés et par le syndicat. C’est la première fois en France que des salariés et un syndicat étrangers se prévalent du devoir de vigilance pour demander une indemnisation, pointe l’ONG Sherpa.

Le groupe Rocher répond que "cette affaire a depuis été jugée localement à plusieurs reprises" et que "aucun manquement ou faillite à son devoir de vigilance n’a été constaté". Le spécialiste des cosmétiques dit "regretter d’être pris injustement pour cible". Il ajoute qu'il rend public son plan de vigilance chaque année. Mais ce plan "est largement insuffisant, c’est pourquoi on engage une procédure", fustige maitre François Lafforgue, avocat de Sherpa. "Aujourd’hui encore, il nous est toujours impossible de nous implanter dans l’usine", précise Riza Kose du syndicat Petrol-Iş. 

Mathilde Golla @Mathgolla


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