Publié le 23 décembre 2019

SOCIAL

[2010-2020] Le jour où le Rana Plaza s’est effondré, en même temps que notre aveuglement sur la mode

Le 24 avril 2013, un immeuble abritant une usine textile s'effondre au Bangladesh. 1138 ouvrières et ouvriers périssent, des centaines d'autres sont blessés. Dans les décombres, des étiquettes de grandes marques sont retrouvées. Le drame marquera un tournant pour l'industrie de la mode, entre prise de conscience des consommateurs et développement d'alternatives au modèle de la fast fashion. À l'occasion de l'entrée dans les années 2020, les journalistes de Novethic témoignent des événements de la décennie passée. 

25 avril 2013. À la radio, aux informations du matin, on parle du Bangladesh. Ce n’est pas si fréquent. Mais le drame qui vient de se produire est d’une ampleur inégalée. La veille, 1 138 ouvrières et ouvriers ont péri dans l’effondrement d’une usine de textile de Dacca. J’ai un haut-le-cœur. Car cet accident n'aurait pas dû avoir lieu. Les ouvrières avaient alerté au sujet des fissures dans le bâtiment. Et la dangerosité des sites de production textiles était bien connue dans tout le pays. 

Un électrochoc sur les conditions de production

Quelques semaines seulement auparavant, je publiais un article basé sur une enquête de la Clean Clothes Campaign sur le manque de sécurité des usines textiles bangladaises. Des centaines d’ouvrières avaient déjà péri dans une série d’incendies d’usines, qu’elles dénonçaient régulièrement, dans l’indifférence générale. En France, les ONG comme Peuples Solidaires et le collectif éthique sur l’étiquette, alertaient les marques françaises qui produisaient dans le pays. En vain.

L’effondrement du Rana Plaza fait cette fois l’effet d’un électrochoc. Car la mort des ouvrières éclaire les conditions de productions des vêtements que nous portons, en France et dans les pays occidentaux. Des étiquettes de grandes marques - Benetton, Camaïeu, Auchan… - sont retrouvées dans les décombres. Cette fois, on ne peut plus dire que l’on ne savait pas.

En France, le ministère de l’Economie commande un rapport pour "clarifier les responsabilités des entreprises françaises potentiellement concernées". Il éclaire des conditions de production si complexes qu’elles en deviennent ubuesques mais surtout trop opaques pour ne pas être risquées…

La responsabilité des donneurs d’ordres mise en question

Ce drame permet de mettre sur les rails un travail législatif destiné à responsabiliser les donneurs d’ordres : la loi sur le devoir de vigilance . Celle-ci oblige les grandes entreprises à cartographier les risques environnementaux et sociaux et surtout à publier un plan destiné à les prévenir. Rarement un texte n’aura été élaboré autant en concertation entre les élus, la société civile et les syndicats. Et rarement un texte n’aura été si combattu par les organisations patronales… 

Le choc est rude aussi chez les consommateurs. Le drame marque le début d’une prise de conscience et de distance avec la fast fashion, cette "mode jetable", qui s’est imposée depuis une dizaine d’années. En Angleterre, un collectif prend forme – Fashion Revolution – et se développe dans d’autres pays comme la France. Il prône une mode éthique qui jusque-là n’avait jamais vraiment décollé.

Sept ans après le drame, l’impact social et environnemental (avec son impact carbone) de la mode est devenu un sujet grand public. Le secteur textile est amené à se réinventer avec des consommateurs plus regardants et des offres alternatives, "made in France ou Europe" ou de seconde-main, qui commencent à faire leur trou. Au Bangladesh, comme ailleurs dans les usines de la fast fashion, le combat des ouvrières continue avec quelques avancées (salaires, sécurité, syndicats) mais aussi fragiles qu'insuffisantes. 

Béatrice Héraud @beatriceheraud

Décennie


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