Publié le 12 février 2014

SOCIAL

La charte de la laïcité du groupe Paprec pose question

C'est une première. Le groupe français de recyclage Paprec, qui emploie 4 000 personnes, vient d'adopter en accord avec les représentants du personnel, une charte de la laïcité et de la diversité. Celle-ci interdit notamment les signes religieux ou la manifestation de convictions politiques ou religieuses dans les établissements du groupe. Arguant d'une volonté d'anticiper de futurs problèmes, le patron veut appliquer une règle de neutralité à son entreprise, s'exposant ainsi au risque d'être attaqué devant les tribunaux pour discrimination.

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© Groupe Paprec

« S'il s'agit de reconnaître que c'est militant, la réponse est oui ». Jean-Luc Petithuguenin, le patron de groupe Paprec, assume la Charte de la laïcité et de la diversité qu'il vient de mettre en place dans son entreprise, spécialisée dans le recyclage. Militantisme, sans doute. Mais pour défendre quelle cause ? On regardant de plus près la charte, on est en droit de se poser la question. Adoptée par l'ensemble des représentants du personnel et destinée à s'appliquer aux 4 000 collaborateurs de l'entreprise, la charte précise par exemple dans son article 2 : « Elle (la laïcité, ndlr) protège de tout prosélytisme et de toute pression qui empêcheraient de faire ses propres choix et de réaliser son activité dans un environnement serein ». Le quatrième article ajoute que « la laïcité en entreprise implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations, garantit l'égalité entre les hommes et les femmes et repose sur une culture du respect et de la compréhension de l'autre ». Pourtant, lorsqu'on lui demande ce qu'il compte faire si une femme voilée se présente à un entretien d'embauche, Jean-Luc Petithuguenin répond : « Là, nous sommes sur le fil du rasoir, à la limite de la loi ».

La liberté religieuse, un principe dans le privé

Dans les faits, le principe de neutralité et de laïcité propre aux services de l'Etat ne s'applique pas dans les entreprises privées. La liberté religieuse y est même posée comme un principe fondamental, dès lors qu'elle ne perturbe pas l'activité de l'entreprise. L'observatoire de la laïcité a d'ailleurs élaboré un guide de la gestion du fait religieux dans les entreprises privées. Il y précise bien que les entreprises peuvent interdire les signes religieux dans trois cas : contraintes de sécurité, d'hygiène et de santé ou d'image de l'entreprise. Or, à aucun moment Paprec ne justifie son action au regard de ces contraintes.

Pourquoi alors ce chef d'entreprise a-t-il voulu élaborer une telle charte ? Jean-Luc Petithuguenin, admet n'avoir jamais eu un seul problème lié au faits religieux, ni aucune revendication particulière de la part de ses salariés. Ce qui n'est d'ailleurs pas étonnant car, d'après une étude menée en 2013 le sujet reste un problème mineur dans les entreprises, et les cas de conflits qui y sont liés sont exceptionnels (Voir « Fait religieux entreprises : à quel saint se vouer ? »).

Une mesure politique ?

La charte est donc présentée par le patron de Paprec comme une « volonté d'anticiper de futurs conflits ». Mais la manière de poser le problème interroge: « Nous sommes sincèrement préoccupés par les conflits intégristes, y compris en France. On peut me reprocher d'agir à froid, mais j'essaie de réfléchir sur l'état de la France, et prévenir les tensions qui pourraient se manifester dans l'entreprise. Je ne veux pas que mon entreprise soit un jour à feu et à sang », explique Jean-Luc Petithuguenin. Avant de reprendre : « En période d'élections municipales, je ne veux pas que mes salariés immigrés soient discriminés ».

Une prise de position à caractère politique - et qui a été saluée comme telle par un communiqué du Front National- qui étonne d'autant plus que le cinquième article de la charte précise : « La laïcité en entreprise implique que les collaborateurs ont un devoir de neutralité : ils ne doivent pas manifester leurs convictions politiques ou religieuses dans l'exercice de leur travail. »

Les arguments du dirigeant sur la nécessité de cette charte appellent quelques questions : la stratégie répond-elle réellement à une logique de diversité ou le dirigeant a-t-il simplement voulu faire parler de lui et de son entreprise ?

Reste aussi la question de l'application de la charte dans une entreprise qui emploie 4 000 personnes de 52 nationalités différentes et dont la légalité reste sujette à caution. Le patron du groupe dit pleinement assumer le risque qu'il prend de se retrouver rapidement devant les tribunaux pour discrimination. Ce qui serait paradoxal pour un groupe qui se veut militant de la diversité et du vivre ensemble...

Céline Oziel
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