Publié le 27 juin 2018

SOCIAL

Derrière les soldes, des ouvrières asiatiques violentées pour tenir le rythme de production imposé par H&M, Gap et Walmart

Les soldes d’été démarrent ce mercredi 27 juin. C’est parti pour six semaines de promotions et de rabais en tous genres. Mais derrière ces piles de vêtements à bons prix, il y a des ouvrières à l’autre bout du monde qui subissent tous les jours des violences verbales et physiques. 

"Je ne veux pas mourir pour la mode", brandit cette ouvrière indienne.
@TheSolidarityCenter

"'Ces putes essaient de faire fermer l’usine', a crié mon chef. Il m'a tenue par les cheveux, m’a traînée au sol et m’a frappée. Un de ses collègues a arraché mes vêtements puis a continué à me frapper. 'On ne devrait pas donner de travail à des gens de votre caste' a-t-il hurlé devant un policier qui n’a pas bougé le petit doigt".

Ce témoignage très frappant est celui d’une ouvrière indienne. Elle travaille dans une usine de Bangalore, qui approvisionne notamment la grande chaîne de mode H&M. Le seul tort de cette jeune femme de 31 ans : avoir été élue à la tête d’un syndicat qui représente les ouvriers de l’usine. Les faits remontent à avril dernier. Au total, cinq travailleurs ont dû être hospitalisés dont un pour blessures graves. Et quinze personnes ont perdu leur emploi.

Ces pratiques sont apparemment courantes en Asie dans le secteur textile. Les rapports publiés par l’ONG Global Labour Justice (1) regorgent de témoignages similaires. Les militants ont interrogé près de 800 ouvriers entre janvier et mai dernier, en Inde, en Indonésie, au Sri-Lanka, au Bangladesh et au Cambodge. Ces usines fournissent des marques comme H&M, Gap et Walmart.

"Après avoir refusé de coucher avec lui, j'ai été virée"

"En passant à côté de nous, notre superviseur nous tape et fait comme si c’était accidentel, mais ça arrive tout le temps. Que sur les femmes. Si c’était accidentel, pourquoi ne le fait-il pas aussi sur les hommes", raconte une ouvrière indienne qui travaille pour Gap. "Ils font en sorte de ne pas laisser de marque pour que nous ne puissions pas aller porter plainte, c’est extrêmement stressant", poursuit-elle.

“Quand une fille reproche aux conducteurs de machines de les avoir secouées ou agrippées, ils se vengent. Ils leur donnent des machines défectueuses. Puis, ils prennent leur temps pour venir les réparer. Conséquence, les responsables nous reprochent de ne pas atteindre nos quotas de production", confie une ouvrière d'une usine H&M au Sri Lanka. "Certains nous demandent de payer un 'tribut' pour faire réparer notre machine. Ce jour-là, j’ai refusé de coucher avec l’un d’eux et j’ai perdu mon travail dans la foulée."  

"Tu es stupide, tu ne sais pas travailler ! Si tu n’as pas envie de travailler, rentre chez toi", hurlent les contrôleurs à celles qui n’ont pas atteint leurs objectifs. "Parfois, je décide que je n’irai pas travailler le lendemain, puis je change d’avis. Car ce travail est le seul moyen de faire vivre ma famille", se désole une autre ouvrière. En Asie, 80 à 95 % de la main-d’œuvre textile est constituée de femmes en proie à des harcèlements et des violences quotidiennes.

Impact direct de la fast fashion

"Ces violences sexistes sont la conséquence de la chaîne d'approvisionnement mondiale. Le modèle de production rapide des enseignes de mode comme H&M, Gap et Walmart implique des objectifs de production déraisonnables et des contrats revus à la baisse, entraînant des heures supplémentaires non payées et une pression extrême qui poussent les femmes à travailler plus vite", estime Jennifer Rosenbaum, la directrice américaine du Global Labour Justice.

Pour qu’une marque comme H&M change ses collections toutes les deux à six semaines, il faut en amont un sacré rythme de production. Dans les usines cambodgiennes qui fournissent la marque suédoise, il faut fabriquer 230 pièces par heure et par ligne de fabrication. En Indonésie c’est 90 à 120 pièces toutes les 25 minutes !

Face aux dérives révélées par l'ONG, les marques visées ont promis l'ouverture d'enquêtes internes. Ce qui risque d'être insuffisant... "Le problème vient de la fast fashion, assure Francesca Suarez, analyste ISR (Investissement Socialement Responsable), spécialiste de l’industrie textile chez Mirova. Pour que ça change, il faut faire évoluer les business models et tendre vers une économie plus circulaire." 

La société de gestion vient de publier une étude sur les enjeux de développement durable pour le secteur (2). Elle est également membre de la Sustainable Apparel Coalition (SAC), qui développe notamment le Higg Index, un baromètre pour évaluer ses fournisseurs. "Les pratiques évoluent dans le bon sens avec une prise de conscience de ces enjeux mais il va falloir encore du temps pour que les controverses dénoncées plus haut cessent et que les marques changent leurs politiques d’achats et fixent des délais raisonnables à leurs fournisseurs", estime Francesca Suarez.    

Concepcion Alvarez, @conce1

(1) Voir les rapports publiés par Global Labour Justice.

(2) Voir le rapport de Mirova.

 

 


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