Publié le 09 mars 2018

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Contrôle des armes à feu : les actionnaires prennent le relais d'une administration américaine impuissante

La fusillade de Parkland le 14 février en Floride a eu une influence inédite sur le débat concernant le contrôle des armes aux États-Unis. Parmi les acteurs les plus actifs depuis le drame : les investisseurs. Interpellés par des politiques et les citoyens, des poids lourds comme BlackRock ou State Street sont ainsi montés au créneau auprès des fabricants et distributeurs.

La tuerie de Parkland a mobilisé de façon inédite les investisseurs sur le contrôle des armes.
@Stillfx

La fusillade de Parkland, qui a causé la mort de 17 enseignants et élèves le 14 février, marquera-t-elle un tournant dans le renforcement du contrôle des armes aux Etats-Unis ? Ce drame est loin d’être le plus meurtrier que l’Amérique ait connu. Rien que depuis le début de l’année, 34 tueries de masse ont été recensées tuant 2 200 personnes dont 86 enfants. Mais son retentissement auprès de la population, des politiques ainsi que des acteurs économiques et financiers, est particulièrement importante.

Si la tuerie de Parkland a plus de retentissement que d'autres fusillades, c'est parce que, d'une part, elle illustre l’impuissance chronique des politiques sur le contrôle des armes. D'autre part, parce qu'elle marque un changement de stratégie des investisseurs. La question de l’exclusion et du désinvestissement, est posée. Les armes font partie des secteurs historiques exclus par les investisseurs responsables ou liés à des organisations religieuses. Mais cette fois, c’est l'engagement actionnarial, c'est-à-dire l'influence des actionnaires sur les entreprises, qui prend une ampleur inédite.

Les investisseurs, acteurs montants du débat sur le contrôle des armes

Quelques jours après la tuerie, l’une des étoiles montantes du parti démocrate, la sénatrice Elizabeth Warren, a écrit une lettre à Larry Fink, le patron du plus gros gestionnaire d’actifs au monde, BlackRock. Elle l'y appelle à "utiliser son poids financier" pour encourager des actions plus responsables de la part des entreprises d’armes (1).

"Dans votre lettre annuelle aux patrons de janvier 2018, vous expliquez aux entreprises qu’elles ont un devoir de contribuer positivement à la société (…) Maintenant, il est temps de mettre en cohérence vos actes avec votre parole", presse la sénatrice. D'autres acteurs pressent les investisseurs de proposer des résolutions lors des assemblées générales des entreprises, sur le modèle de celles liées aux risques climatiques portées avec succès auprès d'Exxon par exemple.

Des arguments entendus par BlackRock mais aussi par d’autres investisseurs majeurs comme State Street (plus de 2 300 milliards de dollars d’encours). Dans un communiqué daté du 2 mars, BlackRock se livre ainsi à une explication extrêmement détaillée sur sa stratégie d’influence envers les entreprises d’armes dans lesquelles il détient une participation. Il va même jusqu’à publier les questions qu’il pose ou posera aux fabricants et aux distributeurs. On y trouve par exemple "investissez-vous dans la R&D pour améliorer la sécurité de vos produits ?" ou "posez-vous une limite d’âge pour la vente ?". Une pratique rarissime.

Un contexte favorable

Plusieurs facteurs expliquent cet engagement et cette transparence inédite. La montée en puissance de l’idée d’une contribution positive des acteurs économiques et financiers sur la société. La lettre de Larry Fink de janvier a eu un très grand retentissement dans ces milieux. Et la prise de parole de BlackRock peut faire office de preuve à l’attention de ceux qui y voyaient une simple opération de communication, voire de greenwashing.  

Mais elles sont aussi dictées par des préoccupations de réputation, économiques et judiciaires. La prise de parole des élèves survivants à la tuerie de Parkland a réussi à relancer le débat sur le contrôle des armes entraînant un durcissement inattendu de la position de Donald Trump. Depuis, l’État de Floride a aussi entamé un processus législatif visant à renforcer les critères d’âge et de vérifications des aptitudes des possesseurs d’armes. Et cela pourrait s’étendre à d’autres États.

Enfin, contrairement à l’habitude, la tuerie a fait plonger les cours de bourses des entreprises d’armes déjà en mauvaise posture depuis l’élection de Donald Trump. Le marché américain souffre en effet d’un excédent d’armes : à la veille de l’élection présidentielle, les Américains, s’étaient massivement équipés, craignant un durcissement de la législation en cas de victoire de la candidate démocrate Hilary Clinton…

Béatrice Héraud @beatriceheraud

(1)   Les participations de BlackRock dans les entreprises d’armes sont actuellement importantes (jusqu’à plus de 10%) mais "passives" à travers la gestion dite indicielle (liée à des indices de référence), ce qui rend plus compliquée leur exclusion, même si le gestionnaire d’actif assure étudier la création de nouveaux fonds de ce type le permettant.  


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