Publié le 05 mars 2018

ENVIRONNEMENT

"La transition énergétique est la plus fantastique opération de greenwashing de l’Histoire", selon Guillaume Pitron

C’est un livre choc sur la transition énergétique. Guillaume Pitron, journaliste indépendant, a enquêté pendant six ans dans une douzaine de pays pour découvrir d’où viennent les métaux utiles à nos éoliennes, nos panneaux solaires ou encore nos batteries de voitures électriques. Dans "La guerre des métaux rares", il lève le voile sur une industrie qui se veut verte côté pile, mais qui est particulièrement polluante coté face.

Guillaume Pitron 18 Agence Anne Arnaud 2
Guillaume Pitron a enquêté pendant six ans pour remonter la trace de nos métaux stratégiques.
DR

Novethic : Pourquoi la transition énergétique a-t-elle des impacts environnementaux encore plus importants que ceux générés par l’extraction pétrolière ?  

Guillaume Pitron : La transition énergétique a été pensée hors-sol car on a complètement occulté ce qu’elle allait coûter en matières premières. Or, pour extraire un seul kilo de lutécium (une des 30 terres rares), il faut extraire 1 200 tonnes de roche. Pour les séparer, il faut de grandes quantités d’eau, de l’acide chlorhydrique, et énormément d'énergie produite majoritairement à partir de combustibles fossiles. Selon le Blacksmith Institute qui établit un palmarès des industries les plus polluantes, il apparaît que l’industrie pétrolière est de moins en moins polluante tandis que les activités minières (charbon inclus) le sont de plus en plus. Nous sommes donc en train de nous débarrasser du pétrole – à raison – pour une solution encore plus polluante.

Les mines sont si polluantes que ça ? 

Une mine, c’est un véritable choc visuel, un derrick à côté ce n’est rien. Nous avons pu approcher des mines en Chine et des lacs de rejets d'effluents toxiques d'usines de raffinage en Mongolie. C’est l’enfer de Dante. Tout est pollué là-bas, les sols, les airs, les nappes phréatiques. Les eaux chargées en métaux lourds sont déversées dans des lacs artificiels qui débordent régulièrement et polluent les fleuves, tels que le Fleuve jaune. Dans la région de Baotou, capitale mondiale des terres rares, on parle de villages des cancers. D’un bout à l’autre de la chaîne de production de métaux rares, quasiment rien n’y a été fait selon les standards écologiques et sanitaires les plus élémentaires.

Comment a-t-on pu passer à côté de cet aspect ?

Tout simplement parce que les conséquences environnementales et sociales de cette extraction métallifère ne se font pas ressentir chez nous. Dans les années 80, nous nous sommes débarrassés de notre industrie minière - extraction et raffinage - justement parce qu’elle était sale. L’exemple le plus emblématique en France est celui de Rhône-Poulenc (aujourd’hui Solvay), l’un des deux grands chimistes mondiaux des métaux rares. L’entreprise se fournissait en terres rares en Australie et gérait la partie raffinage sur notre territoire. Mais l'entreprise accusée par les ONG d'avoir laissé échapper des éléments radioactifs dans la baie de La Rochelle, a préféré se tourner vers la Chine.

Un choix hypocrite selon vous…

Dissimuler en Chine l’origine douteuse des métaux a permis de décerner aux technologies vertes et numériques un certificat de bonne réputation. C’est du blanchiment écologique et certainement la plus fantastique opération de greenwashing de l’histoire. Car nous connaissions très bien le coût d’accès à des métaux rares à peu près propres. Nous avons alors choisi de délocaliser la pollution mais aussi notre savoir-faire en laissant partir une industrie stratégique. Un choix que nous allons payer cher puisque nous sommes aujourd’hui en quasi-totalité dépendants de la Chine qui fait avec les métaux rares ce que les Saoudiens ont fait avec le pétrole depuis les années 70. Ce manque de vision et ce court-termisme est affolant.

La solution serait l’ouverture de mines ailleurs, y compris en France ?

Les besoins en métaux vont exploser. Il faudra ouvrir une nouvelle mine de terres rares par an d’ici à 2025 pour y répondre. Pour le cobalt par exemple, la demande devrait être multipliée par 24 entre 2013 et 2030. Il va donc falloir ouvrir des mines à tous les étages. Barack Obama a déjà posé les bases juridiques pour l’exploitation de métaux présents dans les astéroïdes ! En France, il y aurait un intérêt stratégique mais aussi environnemental à rouvrir des mines car nos réglementations sont plus strictes et mieux appliquées qu’en Chine. Il faudrait aussi relancer toute la filière pour arriver à un produit fini 100 % Made in France. Car je ne dis pas qu’il ne faut pas faire la transition écologique, mais il faut essayer de faire en sorte qu’elle soit la moins sale possible. 

Propos recueillis par Concepcion Alvarez @conce1

 

 


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