Publié le 06 mai 2019

ENVIRONNEMENT

IPBES : Notre alimentation est la première cause de perte de biodiversité dans le monde, alertent les experts mondiaux

Après une semaine de négociations à Paris, 132 pays ont adopté ce week-end une évaluation sans précédent de l'état de la nature. Elle démontre le besoin urgent de transformer notre système économique et social. Le premier facteur d’effondrement de la biodiversité terrestre est le changement d’utilisation des sols occasionné par l’agriculture et la surpêche. Ce qui doit nous amener à repenser nos modèles agricoles et nos régimes alimentaires.

Les 132 États membres ont adopté une synthèse inédite sur l'état de la nature et l'urgence d'agir.
@IPBES

Trop de viande, trop de gras, trop de sucre, trop de produits transformés… Le régime alimentaire occidental, de plus en plus globalisé, est la première cause de perte de biodiversité dans le monde. C’est l’un des principaux enseignements du Résumé pour décideurs qui a été adopté dans la nuit du samedi 4 mai par les 132 États membres de l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale pour la biodiversité, l’équivalent du Giec sur le climat.

Cette synthèse, négociée ligne par ligne par les délégations pendant une semaine, est issue d'un rapport de 1 800 pages sur lequel ont travaillé 450 experts pendant trois ans à partir de 15 000 références. Il s’agit de l’évaluation scientifique la plus aboutie sur l'état de la nature depuis l’analyse historique du millénaire publiée en 2005. Parmi les nombreuses données qui y figurent, les chercheurs estiment qu’un million d'espèces, sur les quelque huit millions estimées sur la planète, sont menacées d'extinction. Par ailleurs, 75 % de l'environnement terrestre et 40 % de l'environnement marin présentent des "signes importants de dégradation".  

Une agriculture de plus en plus industrialisée et financiarisée  

Le rapport pointe en premier lieu les changements d’utilisation des sols occasionnés par l’agriculture et la surpêche pour les océans. Depuis 1970, il y a eu une augmentation de 300 % de la production agricole depuis 1970. Celle-ci représente un tiers des surfaces émergées quand plus de 55 % de la zone océanique est couverte par la pêche industrielle. En vingt ans, 100 millions d'hectares de forêt tropicale ont été perdus, principalement à cause de l'élevage du bétail en Amérique latine et des plantations, majoritairement de palmiers à huile, en Asie du Sud-Est. Près d'un tiers de la superficie forestière mondiale a été perdu par rapport aux niveaux préindustriels. 

Cette extension accrue d'espaces agricoles est due à la croissance démographique et à l'apparition de nouvelles classes moyennes qui accèdent à des niveaux de consommations particulièrement gourmands en ressources. La mondialisation poussant à une homogénéisation de l'alimentation et de la production agricole. L'alimentation carnée par exemple mobilise un tiers des cultures via les céréales pour l'alimentation des animaux et au total les trois quarts de l'usage agricole du sol.

"La première de cause de la perte de biodiversité est le changement d’usage des sols, au profit d’une agriculture de plus en plus industrialisée et financiarisée, pour satisfaire un régime alimentaire de plus en plus mondialisé, de plus en plus carné, gras et sucré", constate Yann Laurans, directeur du programme Biodiversité et écosystèmes àl’Iddri. L’organisation a récemment publié un rapport prônant que l’agroécologie pourrait nourrir tous les Européens en 2050.

Sauver le climat en sauvant la nature

Parmi les autres facteurs responsables de l’effondrement de la biodiversité, il y a aussi le changement climatique. Les auteurs ont constaté que dans un réchauffement global de 2°C, 5 % des espèces étaient menacées d’extinction contre 16 % dans un monde à 4,3°C, notre trajectoire actuelle. Et même avec un réchauffement planétaire limité à 1,5°C, la majorité des aires de répartition des espèces terrestres devraient se réduire profondément. "Ce qui signifie que nous avons déjà créé des pertes irrémédiables dans notre monde naturel", écrivent les auteurs.

"Les causes du changement climatique et de la perte de biodiversité ont beaucoup en commun, et ce rapport prouve que nous ne pouvons sauver le climat que si nous sauvons également la nature, a réagi Laurence Tubiana, directrice générale de la Fondation européenne pour le climat (ECF). Nous devons transformer nos sociétés, sans quoi nous mettrons en danger notre existence et celle du monde naturel au sens large. De combien d'autres preuves les politiciens ont-ils besoin pour accélérer les efforts pour protéger notre environnement et notre avenir ?" 

Alors que les objectifs d’Aichi pour la protection de la biodiversité, fixés par les États en 2010, ne seront en grande partie pas atteints en 2020, des solutions plus détaillées seront discutées l'an prochain en Chine lors de la 15e réunion de la Convention de l'ONU sur la diversité biologique. "Ce mois d'avril peut marquer le début d'un tournant parisien similaire à la COP21 pour le climat", a estimé Robert Watson, président de l'IPBES. "Nous devons fixer des objectifs très agressifs pour 2030", plaide Rebecca Shaw, scientifique en chef de WWF, évoquant une ambition de 50 % de la Terre gérée de façon durable d'ici 2030. 

Concepcion Alvarez, @conce1 


© 2019 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

Le G7 Environnement veut mettre la protection de la biodiversité à l’ordre du jour mondial

À la veille de la publication à Paris d'un rapport très alarmant sur la biodiversité, les ministres de l'Environnement du G7, réunis dimanche à Metz avec des représentants d'autres pays, ont démarré des discussions devant déboucher sur des actions "concrètes".

Tout comprendre à l’IPBES, le Giec pour la biodiversité réuni à Paris pour ralentir l’extinction massive en cours des espèces

Le temps d’une semaine, Paris va devenir la capitale de la biodiversité. Du 29 avril au 4 mai, elle accueille la nouvelle session plénière de l’IPBES, la plateforme intergouvernementale pour la biodiversité, l’équivalent du Giec sur le climat. Cette séance est particulièrement importante...

Un million d'espèces animales et végétales seraient menacées d'extinction selon l'ONU

Sur les huit millions d'espèces végétales et animales présentes sur Terre, près d'un million pourraient disparaître dans les prochaines décennies selon un rapport de l'ONU sur la biodiversité. Une étude qui vient confirmer la "sixième extinction de masse" attribuée à l'Homme. 

Disparition de la biodiversité : un risque systémique pour l’économie encore peu évalué

La disparition du capital naturel est le second risque majeur auquel nous allons être confrontés dans les dix ans à venir, selon le rapport annuel du Forum de Davos sur les risques planétaires. Pourtant à l’heure où la biodiversité est en grand péril, la finance durable a les yeux braqués...

[Science] La perte massive de biodiversité accroît le risque de famine mondiale, alerte l'ONU

L’organisation des Nations unies en charge de l’alimentation met en garde, dans un rapport alarmant sur le risque de pénurie alimentaire en raison de la diminution drastique de la biodiversité dans l'agriculture et l'alimentation.

[Infographie] Plus d’un quart de la biodiversité française est menacé

La France et ses territoires ultramarins sont des havres de biodiversité avec près de 20 000 espèces et près de 10 % des récifs coralliens de la planète. Mais aujourd’hui un quart de cette vie est plus ou moins à risque.

Le réchauffement pourrait menacer jusqu'à 50 % des espèces et aucune zone n’est épargnée

Le dérèglement climatique pourrait menacer entre un quart et la moitié des espèces d'ici 2080 dans 33 régions du monde parmi les plus riches en biodiversité, selon un rapport paru mercredi 14 mars. Certaines zones sont particulièrement en danger, comme l’Australie qui pourra voir...

ENVIRONNEMENT

Biodiversité

Préserver la diversité des écosystèmes est indispensable pour gérer durablement les ressources de la planète. Quelles doivent être les conditions d’utilisation de ces ressources ? Peut-on breveter des plantes et pour quels usages ? Autant de questions posées au secteur cosmétique et pharmaceutique.

[Science] La reproduction de coraux en laboratoire laisse espérer de pouvoir repeupler les récifs abîmes

Entre la pollution des eaux, le réchauffement des océans et des maladies opportunistes, les coraux de tous nos océans sont en souffrance. Leur disparation est de moins en moins une hypothèse… à moins que la reproduction de cet animal invertébré en laboratoire ne permette de le sauver.

Nouvelle capitale indonesie borneo

À cause du réchauffement climatique, l'Indonésie doit déplacer sa capitale... et va l'installer dans la forêt vierge de Bornéo

C'est le serpent qui se mord la queue. La capitale de l'Indonésie, Jakarta, s'enfonce peu à peu dans les eaux à cause du réchauffement climatique et du développement urbain de la ville. Le président Joko Widodo a donc décidé de déplacer sa capitale. Après des années de recherche, le lieu a enfin été...

Girafe protection Cites Wassiliy

[Bonne Nouvelle] La liste des animaux fragiles interdits de tout commerce international se renforce

La girafe, la loutre cendrée, le requin mako... Autant d'espèces qui sont désormais protégées par La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES). Telle est la décision prise au terme d'une réunion à Genève qui a regroupé plus de...

Foret amazonienne fonds protection

Amazonie : Jair Bolsonoro accepte finalement l'aide financière du G7

En 24 heures, Jair Bolsonaro aura changé trois fois d'avis. Finalement, le Président brésilien a décidé d'accepter les 20 millions d'euros que le G7 a débloqués pour lutter contre les incendies en Amazonie. Sous deux conditions : que le fonds soit sous sa responsabilité et qu'il n'aille pas à...