Publié le 12 juin 2019

ENVIRONNEMENT

Des tomates sous serre en hiver, symbole de la dérive du bio

Des tomates cultivées sous serres chauffées au mois de mars peuvent-elles être labellisées bio ? Pour l'instant oui, mais les acteurs historiques du bio veulent faire interdire cette pratique qui va à l'encontre des valeurs environnementales et sociales qu'ils portent. Un combat contre l'industrialisation du bio difficile à mener : c'est désormais la grande distribution qui tire la croissance du secteur. 

80 % des serres en France sont alimentées aux énergies fossiles.
©CC0

C'est un affrontement entre deux camps et seul l'avis du Comité national de l'agriculture bio, prévu pour le 11 juillet, y mettra un terme. Dans une pétition lancée le 29 mai dernier, la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab), Greenpeace, Réseau Action climat et une dizaine d’organisations, demandent l'interdiction des serres chauffées en agriculture bio.

"Depuis quelques mois, on voit se développer des projets de conversion biologique de serres chauffées pour la production de fruits et légumes hors saison (Pays de la Loire, Bretagne…). Ces projets en gestation vont permettre de retrouver sur les étals de la tomate bio française en plein mois de mars. Une aberration gustative, agronomique et environnementale", dénonce notamment la Fondation Nicolas Hulot dans cette pétition adressée au ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, Didier Guillaume.

Une distorsion de concurrence avec les autres pays européens

Pour bien comprendre, il faut savoir que l’Eurofeuille, le label bio européen, sur lequel est calqué le label français AB, n’interdit pas explicitement l’usage des serres pour faire pousser les fruits et légumes bio. Mais il est sujet à interprétation, c'est à chaque pays de décider l'usage sur son territoire. En France, c'est le Comité national de l’agriculture biologique qui est chargé de proposer un guide de lecture pour définir les modalités d’application. Il y a quelques semaines, la Fnab lui a demandé d'interdire les serres chauffées en bio, mais le vote a été repoussé après pression de la FNSEA.

Le principal syndicat agricole estime en effet que l'interdiction ne pèserait que sur la France, la mettant en concurrence avec les autres pays européens qui ne subiraient pas une telle contrainte. Or, aujourd'hui selon l'interprofession des fruits et légumes (Interfel), près de 80 % des tomates bio vendues en grande surface sont importées, tout comme 70 % des concombres. "Le but est d’éviter toute surtransposition réglementaire pouvant conduire à des distorsions de concurrence pour les producteurs français (…)", explique le syndicat qui se défend de vouloir "un système de serres chauffées en agriculture biologique toute l'année".

80 % des serres chauffées alimentées aux énergies fossiles

Des arguments qui ne font pas mouche auprès des "anti-serres". Pour "annuler l’impact de la concurrence étrangère sur nos productions et nos revenus", la Confédération paysanne propose plutôt "l’instauration de prix minimum d’entrée pour les fruits et légumes importés (…)". Surtout, les acteurs historiques du bio voient, dans ces serres, le symbole de l'industrialisation d'une filière qui ne respecte plus "l'esprit du bio". Or les enseignes qui ont construit le bio ne tirent plus la croissance du secteur. En 2018, selon les derniers chiffres de l’Agence bio, la grande distribution a boulotté la moitié des ventes des produits bio. 

Pour l’instant, seulement 0,2 % des hectares cultivés en bio sont couverts par des serres chauffées, comptent les chambres d’agriculture. Mais la croissance du bio est en plein boom tirée par la demande des consommateurs. Et 80 % des serres chauffées dans l’Hexagone sont alimentées aux énergies fossiles comme le gaz ou le fioul. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) une tomate sous serre produite dans l’Hexagone émet sept fois plus de gaz à effet de serre qu’une tomate de saison et quatre fois plus qu’une tomate importée d’Espagne.

Marina Fabre, @fabre_marina


© 2019 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

Il n'y a jamais eu autant de terres agricoles bio en France

C'est un record. Selon les derniers chiffres de l'Agence bio, le cap des 2 millions d'hectares cultivés en bio a été franchi. C'est désormais un agriculteur sur dix qui travaillent en bio. Une croissance nécessaire pour répondre à la demande des consommateurs mais qui semble encore...

Biocoop, Léa Nature... Les acteurs historiques de la bio menacés par l'arrivée de la grande distribution sur leur marché

Les enseignes historiques de la bio comme Biocoop craignent l'arrivée en masse de Carrefour, Leclerc, Auchan ou System U sur leur marché. Pour se démarquer, elles vont mettre en avant leur valeur ajoutée, soit une bio de cohérence basée sur une agriculture paysanne, de proximité et...

Travail sous-payé, pesticides... Les labels bio en perte de crédibilité

Les labels bio répondent-ils vraiment aux attentes des consommateurs ? Certes, l'usage des produits phytosanitaires est interdit mais ni le label européen, ni le tricolore AB n'empêchent la certification de tomates sous-serre vendus à l'autre bout de l'Espagne et cultivés par des...

Guerre des prix : la grande distribution fait vaciller la filière bio

L'appétit des géants de la grande distribution pour le bio rime aussi avec guerre des prix. C'est ce que constatent de plus en plus de fabricants et producteurs de produits bio à qui les distributeurs ont demandé de baisser leur prix lors des négociations commerciales. Une pression qui...

ENVIRONNEMENT

Agriculture

Avec ou sans pesticides, bio ou OGM, les modes de production agricole jouent un rôle déterminant sur la biodiversité et la pollution. Le développement massif de monocultures comme celle de l’huile de palme dans certaines régions entraine des problèmes variés dont la déforestation.

En 2050 un blackout met fin a l agriculture du tout numerique

[Le monde en 2050] Le black-out qui a mis fin à l’agriculture numérique

Le 6 septembre 2049, tout bascule. Un black-out géant touche le secteur agricole, entièrement numérisé. Plus de drones, de robots pollinisateurs, de données précises sur les cultures... les agritechs sont désemparés. Ils vont devoir laisser la main aux agriterres, un groupe dissident qui prône un...

Le gouvernement ne va pas interdire les vaches à hublot (au contraire)

Ce n'est pas une pratique nouvelle mais le grand public l'a découvert récemment dans une vidéo L214. On y voit des vaches dont l'estomac a été perforé par un trou et dans lequel un hublot a été posé pour étudier leur digestion. Le groupe Avril, mis en cause, défend un procédé utilisé exclusivement à...

L’Autriche devance la France et devient le premier pays européen à interdire le glyphosate

La France ne deviendra pas le premier pays de l'Union européenne à interdire le glyphosate, malgré son ambition. L'Autriche lui a coupé l'herbe sous le pied mardi 2 juillet en bannissant l'herbicide de son territoire. Le pays, déjà pionnier de l'agriculture biologique, avance le principe de...

OGM, antibiotique, pesticide... Le traité avec le Mercosur est-il vraiment néfaste pour notre alimentation ?

Allons-nous manger de la viande brésilienne chargée d'antibiotiques, des cultures utilisant des pesticides interdits ou valoriser du soja OGM dont la culture est interdite en France ? C'est ce que craignent les agriculteurs français, farouchement opposés à la signature de l'accord entre l'Union...