Publié le 19 juillet 2016

EMPREINTE TERRE

En Chine, 500 manifestations quotidiennes contre la pollution

La pollution de l’air, qui provoque des ravages en Chine, suscite de plus en plus la colère de la population. Des dizaines de milliers de Chinois défilent chaque année pour manifester leur opposition à des projets potentiellement polluants. Pour Chloé Froissart, directrice du Centre franco-chinois de l’Université Tsinghua (Pékin) et chercheuse rattachée au Centre d’études français sur la Chine contemporaine, cela traduit une évolution de la mobilisation de la société civile. Une mobilisation qui porte davantage sur l’intérêt général que sur l’intérêt individuel avec l’émergence de la notion de "bien commun". Mais cela peut-il conduire à une réforme durable de la gouvernance ? Entretien.

Ci-dessus, à Jinshan, district de Shanghai, le 23 juin 2015, les manifestants se mobilisent contre les risques de santé publique d’un projet d’usine de paraxylène (PX).
Vicente Miña / AFP

Novethic : Que traduisent les manifestations qui se multiplient ces dernières années en Chine contre les projets polluants ?

Chloé Froissart : Elles traduisent une véritable évolution dans le répertoire de la contestation en Chine. Alors que nous sommes dans un pays autoritaire avec une répression de plus en plus forte, les manifestations n’ont fait qu’augmenter et prendre des formes différentes.

Entre 2000 et 2013, les manifestations de lutte contre la pollution ont représenté plus de la moitié des manifestations de plus de 10 000 personnes. Par ailleurs, en termes de fréquence, on estime entre 75 000 (selon l’État) et 180 000 (selon un chercheur indépendant) par an le nombre de manifestations environnementales d’au moins une centaine de personnes.  

 

Comment ces mobilisations ont-elles évolué ?

Ce qu’on note dans l’après 1989, qui marque un tournant, ce sont des manifestations de groupes sociaux bien identifiés dont les droits n’avaient pas été respectés (victimes d’expulsion, ouvriers non payés…). Ils se mobilisent a posteriori pour demander des réparations économiques et matérielles.

Aujourd’hui, avec les problèmes environnementaux, nous ne sommes plus du tout dans ce registre-là. Souvent, les manifestations contre la pollution sont décrites à tort comme des manifestations "not in my backyard" ("pas dans mon jardin"). Or, cette interprétation ne nous permet absolument pas de comprendre ce qu’il se passe car il ne s’agit pas de protéger ses intérêts privés. Bien au contraire.  

D’une part, il s’agit de manifestations très importantes qui regroupent des personnes de tous horizons, à la fois des paysans, des urbains, toutes classes économiques confondues. C’est la première fois depuis 1989. Et d’autre part, ces personnes se mobilisent en amont, de manière préventive, contre la construction d’usines chimiques, de grands projets d’infrastructures ou d’incinérateurs, à cause des risques qu’ils imaginent que ça pourrait causer en termes de santé publique et de protection du patrimoine.

 

"On est dans l’idée de préserver un bien commun à chacun et qu’on partage la même Terre"  

 

Vous évoquez l’émergence de la notion de bien commun, comment l’expliquer ?

Ces mobilisations visent en effet à interpeller l’État en tant que garant de la santé publique. Ce qui y est clairement exprimé est l’avenir de notre santé et de celle de nos enfants au nom de tous les habitants d’une commune ou d’un territoire. Les manifestants se placent dans la perspective du respect des lois et d’une meilleure information sur les conséquences de tel ou tel projet.

Cela s’explique par une prise de conscience de l’effet cumulatif de la pollution, au niveau national voire international. Par exemple, en 2012, des dizaines de milliers de manifestants ont protesté contre une usine qui déversait ses déchets dans la mer. C’est pourtant un concept qui peut paraître abstrait, loin de chez soi…Mais cela montre bien qu’on est désormais dans l’idée de préserver un bien commun à chacun et qu’on partage la même Terre.

Parallèlement, cette mobilisation est encouragée par le positionnement de l’État central, qui se rend compte de l’impact de la pollution (chiffré à 10% du PIB). Il a fait voter des nouvelles lois sur la protection de l’environnement et pris des engagements au niveau international (COP21). La loi de janvier 2015 appelle par exemple les citoyens à participer au contrôle des entreprises polluantes et encourage les ONG à initier des procès d’intérêt public. Elle augmente également les amendes contre les entreprises polluantes.  

 

La société civile joue donc le rôle de vigie pour faire respecter les mesures de protection de l’environnement ?

Il y a plusieurs raisons pour expliquer que la loi n’est pas appliquée. Les textes peuvent parfois être contradictoires et soumis à différentes interprétations. Mais il existe aussi toute une série de chaînes d’intérêts mutuels au niveau local qui biaisent le système d’évaluation d’impact environnemental auquel doit être soumis tout projet d’infrastructure ou d’incinérateur. Des situations qui donnent prise à l’émergence de manifestations traduisant le manque totale confiance de la population à l’égard des autorités locales.

Sans cette mobilisation, il est évident que la loi ne pourrait pas être appliquée. Les manifestations jouent donc un rôle important dans le fonctionnement du système et le ministère de l’environnement s’appuie indirectement sur elles autant que les manifestants s’appuient sur les lois promulguées par ce ministère. C’est une sorte d’alliance verticale contre la collusion des intérêts politiques et économiques au niveau local qui empêchent la mise en œuvre de lois existantes.

Cela explique qu’il y a une tolérance qu’on ne voit pas ailleurs. On est dans une période de répression très forte de la société civile en Chine, que ce soit envers les avocats, les ONG ou les médias. Mais l’environnement bénéficie d’une certaine forme de tolérance – y compris à l’égard des ONG qui sont de plus en plus impliquées dans ces projets de contestation – parce que la loi n’aurait aucune influence sans ces manifestations. D’ailleurs, les manifestants obtiennent souvent gain de cause et certains projets n’aboutissement pas.

 

Des décisions politiques à la carte

 

On peut s’interroger sur la véritable intention de l’État central, qui tolère ces manifestations sans toutefois remettre en cause la gouvernance locale…

En effet, c’est tout le paradoxe. Il y un écart énorme entre les intentions et la réalité effective avec des résultats confus et désordonnés et des gouvernements locaux qui n’endossent manifestement pas leur responsabilité vis-à-vis de l’environnement.

Il manque encore des règles claires de participation citoyenne, y compris pour les ONG, et un engagement ferme des gouvernements locaux. Pour l’instant, on est toujours au coup par coup et ce que démontrent ces grosses manifestations, c’est justement le manque d’institutionnalisation des canaux de participation citoyenne.

Je pense qu’il y a une volonté avérée du gouvernement de ne pas institutionnaliser les choses, parce que nous ne sommes pas dans un état de droit et que cette flexibilité d’ajustement pragmatique en fonction des circonstances est justement ce qui est recherché. Cela permet de balancer au coup par coup des intérêts contradictoires, en termes d’emploi, de développement économique et de protection de l’environnement. Par ailleurs, il est d’une certaine manière plus facile de s’appuyer sur la mobilisation sociale que de promouvoir des réformes qui remettraient en cause la nature du régime politique. 

 

Ces nouvelles formes de mobilisations peuvent-elles changer la donne sur le plan international et quant à la place de la Chine dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

La Chine est à un point de basculement. Il est évident que la pression importante de la société civile permet de progresser sur ces questions. Le problème, c’est qu’aujourd’hui on en est encore à des déclarations d’intention. Le véritable enjeu est de savoir s’il y aura une réforme significative et durable de la gouvernance, en sachant que le parti communiste ne renoncera jamais au système autoritaire… Le contexte politique n’est donc pas favorable à une véritable percée.

Il n’y aura jamais de contrôle effectif de la pollution sans une forme minimum de démocratie à travers la participation citoyenne, un accroissement de la liberté de reportage des médias et un vrai effort d’information et de transparence. C’est le serpent qui se mord la queue.

Propos recueillis par Concepcion Alvarez
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