Publié le 27 février 2015

EMPREINTE TERRE

Alix Mazounie, de Réseau Action Climat : "On s’achemine vers un accord climatique insuffisant"

Après les négociations de Genève sur le climat, qui se sont tenues du 9 au 13 février 2015, on chemine doucement vers un accord global. Une bonne nouvelle pour Alix Mazounie, membre et conseillère du Réseau Action Climat (RAC), chargée des politiques internationales. Pourtant, ces progrès ne suffiront pas à maintenir la hausse globale des températures sous les deux degrés d'ici la fin du XXIe siècle, estime-t-elle. Elle nous explique pourquoi.

Alix Mazounie, lors de la COP20 de Lima, en décembre 2014.
DR

Novethic : Le brouillon de l’accord de Paris, issu des négociations de Genève sur le climat, comporte 86 pages. C'est trois fois plus long que celui de Lima. Comment expliquer une telle inflation?

Alix Mazounie : Tous les pays ont ajouté des éléments, des propositions, des options. Sans ce processus, ils auraient rejeté le texte en bloc, considérant qu'il ne reflétait pas fidèlement leur position. Dans ce texte, toutes les options sont sur la table. C'est pourquoi il est aujourd'hui négociable, ce qui n'était pas le cas auparavant.

 

Novethic : Pour qu'un accord juridiquement valable soit négocié à Paris, les délégations devaient obligatoirement se mettre d'accord à Genève...

Alix Mazounie : Effectivement. C'est l'autre point important de ce round de discussions. Les Nations Unies obligent la Convention climat à envoyer un texte de négociation au moins six mois avant une conférence internationale comme la COP21. Si un accord sur la base de discussion n'avait pas été trouvé à Genève en vue de la conférence de Paris, une réunion exceptionnelle aurait dû être organisée avant le 31 mai. La prochaine étape de ces négociations est prévue pour le mois de juin à Bonn.

 

Novethic : Quels sont les aspects positifs de cette dernière session ?

Alix Mazounie : Les négociateurs n'étaient pas du tout dans la posture. C'est une première. Dans les couloirs, les discussions allaient bon train. Chacun a pu exprimer ses exigences et ses lignes rouges. Le texte issu de Genève contient certes des pans entiers de revendications qui sont incompatibles les unes avec les autres, mais au moins, les choses sont clairement posées désormais.

 

Novethic : Dans ce contexte, la session de Bonn en juin prochain s'annonce cruciale. 

Alix Mazounie : Ce sera le moment de vérité. Le texte issu de ce temps de négociation ne pourra pas faire 90 pages. C'est donc en Allemagne qu'il va falloir commencer à faire des compromis. Le sommet de Bonn ne conditionnera pas nécessairement l'échec ou la réussite de la conférence de Paris, mais si des progrès ne sont pas réalisés à cette occasion, la tâche va très sérieusement se compliquer.

Et si le texte de Bonn reste touffu et contradictoire, on laisse la responsabilité aux négociateurs qui seront présents à Paris de s'entendre sur un accord global. Ce ne serait pas une bonne nouvelle, car le diable se niche évidemment dans les détails. Pour aboutir à un texte ambitieux, il faut que les négociateurs aient le temps d'aller dans le détail. C'est pourquoi il faut absolument avancer au mois de juin à Bonn.

 

Novethic : Vous avez pris le temps d'analyser le texte issu de la session de négociations de Genève. Êtes-vous plus optimiste ou plus pessimiste sur ses chances de succès qu'avant sa tenue ? 

Alix Mazounie : Ni l'un ni l'autre. Ce qui va dans le bon sens, c'est que les États n'ont pas bloqué les négociations en pinaillant quatre jours sur une virgule, comme ils savent si bien le faire. Pour la première fois, les délégations ont même renoncé à leur temps de parole afin que les discussions sur le fond puissent s'engager plus vite. L'aspect négatif apparaît quand on prend du recul sur la réalité de l'accord qui est en train de s'esquisser.

Or on s'achemine vers un accord a minima : un accord largement insuffisant, même dans le meilleur des cas, pour contenir le réchauffement climatique sous les 2 degrés d'ici à la fin du siècle. Les ambitions nationales, dont on connaît plus ou moins la teneur, ne seront pas non plus à la hauteur. Ce qu'il faut essayer de sauver désormais, ce sont les mécanismes qui permettent d'être plus ambitieux à moyen terme.

 

Novethic : Quels sont ces mécanismes à sauver ? 

Alix Mazounie : Il faut faire en sorte que les règles de comptabilisation des émissions de gaz à effet de serre soient extrêmement claires, et qu'il ne soit plus possible de tricher. Il faut aussi mettre en place une règle qui empêche les pays de revenir en arrière, de revenir sur un engagement pris. Cela peut sembler évident, mais ce n'est pas le cas aujourd'hui. C'est ce type de mécanisme juridiquement contraignant qu'il faut inclure dans l'accord de Paris.

Nous sommes optimistes devant la volonté affichée des pays pour négocier. Nous le sommes nettement moins quand on regarde ce sur quoi ils sont prêts à négocier.

 

Novethic : Les accords bilatéraux sur le climat, à l'image de celui récemment signé par la Chine et les États-Unis, peuvent-ils contribuer au succès de la COP21 ? 

Alix Mazounie : Je ne le pense pas. Certes, cet accord a eu le mérite de repositionner la Chine au cœur du jeu diplomatique. Mais dans les faits, il est très peu contraignant. Washington et Pékin se sont essentiellement mis d'accord sur des enjeux économiques liés au climat. Ils ont cependant pris bien soin de reléguer dans l'ombre les points sur lesquels ils ne voulaient pas de réglementation onusienne. Le problème majeur posé par cet accord, c'est qu'il donne le "La" des négociations. Son manque d'ambition est une très mauvaise nouvelle.

 

Novethic : Depuis le sommet sur le climat qui s'est tenu à New York en septembre 2014, les entreprises sont appelées à faire entendre leur voix et à présenter leurs solutions. Comment jugez-vous leur apport ? 

Alix Mazounie : Cela dépend des entreprises. Certaines effectuent un vaste travail de lobbying pour faire échouer la négociation, car elles n'ont aucun intérêt à la voir aboutir. A contrario, celles qui produisent des énergies renouvelables ne sont pas suffisamment audibles. Mais ce qui nous inquiète le plus au Réseau Action Climat, c'est la montée en puissance des fausses solutions.

Certains groupes montent au créneau pour lutter contre le réchauffement climatique, mais ils en profitent pour tenter d'imposer des solutions problématiques. C'est notamment le cas des entreprises du nucléaire, mais aussi de celles qui font la promotion du charbon propre, du captage de CO2. Ce sont de fausses solutions à nos yeux, car elles posent des problèmes de droit social ou environnemental, ou alors elles ne permettent en rien de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Propos recueillis par Antonin Amado
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