Publié le 10 mars 2016

EMPREINTE SOCIALE

L’intrapreneuriat social bouleverse l’entreprise

Ils veulent changer le monde sans changer de boîte. De plus en plus de salariés se lancent dans l’intrapreneuriat social. Il s'agit de créer une autre activité à but social ou environnemental au sein même de son entreprise. En France, le mouvement connait un succès croissant. C'est un pari gagnant-gagnant, pour les salariés et pour l’entreprise. C’est en tous cas ce que soutiennent ces intrapreneurs que nous avons rencontrés.

Photo d'illustration.
iStock - Geber86

L’intrapreneuriat social ? "Je me suis tout de suite dit que c’était pour moi", confie Marion Georges, salariée chez Cegid, une entreprise spécialisée dans les logiciels professionnels. Depuis peu, elle cumule son poste d’ergonome avec celui d’intrapreneuse sociale au sein de la structure de 2 200 salariés. 

Il y a un an, quand son directeur général lance un appel à candidatures pour participer à Corporate for change, un programme de formation à l’intrapreneuriat social, elle n’hésite pas une seconde. "Je n’avais pas de projet en tête mais une forte envie d’agir et l’impression d’être capable de pouvoir proposer quelque chose, raconte-t-elle. Avec mon métier, le but est de faciliter la vie des gens, je me suis dit que je pouvais le faire d’une autre manière et ainsi donner encore plus de sens à ce que je fais." 

 

Sauter le pas

 

L’été dernier, Marion Georges a donc suivi les dix jours de formation du programme Corporate for change. Puis a continué avec des week-ends de coaching tout au long de l’année. "Ça a été un temps de réflexion intense, de partage d’expérience et de remise en question avec des moments parfois difficiles", s’enthousiasme-t-elle. Mais le jeu en valait la chandelle. Elle sait désormais vers quoi s’orienter : "je me suis souvenu combien j’avais eu du mal à m’intégrer et à rencontrer des gens quand j’ai été embauchée il y a deux ans. Mon projet va donc s’attacher à créer du lien social entre les salariés"

Entre-temps, elle a convaincu 9 autres salariés de la rejoindre. Ensemble, ils travaillent sur un programme tourné vers l’international avec des ateliers mêlant salariés français et étrangers. Marion Georges va présenter son projet au comité de direction en mai prochain. Et n’a aucun doute sur l’intérêt de sa démarche : "l’entreprise est gagnante en termes de qualité de vie pour ses salariés, mais aussi de performance car cela correspond à sa stratégie d’internationalisation".

Pour elle, c’est aussi une source d’épanouissement, même si cela suppose d’y consacrer beaucoup de temps, en dehors de ses horaires de travail. Comme la Cegid, de plus en plus d’entreprises françaises soutiennent ce type d’initiatives chez leurs salariés. C’est ainsi que sont nés par exemple le programme de microfinance chez BNPParibas, la légumerie solidaire ambulante au sein de la biscuiterie Poult ou encore les garages solidaires de Renault.

 

Un tournant dans une carrière  

 

Certes, le concept n’est pas nouveau. L’intrapreunariat fait son apparition dès la fin des années 70 aux États-Unis. Il désigne alors la création d’une nouvelle activité, à l’initiative d’un salarié, au sein de l’entreprise dans laquelle il travaille. Mais sa version sociale, sociétale ou environnementale n’est apparue que plus tard, dans les années 2000. Et c’est aujourd’hui cette dimension qui séduit. 

Il y a 13 ans, Accenture a ainsi fait office de pionnier en lançant l’intraprise sociale ADP (Accenture Development Partnerships). Son parti pris : faire bénéficier les ONG de l’expertise de l’entreprise, à moindre coût. Un pari qui s’est révélé fructueux. Aujourd’hui, la structure est viable économiquement avec une croissance de 10 à 20% par an. Plus de 1000 projets ont été accompagnés et l’équipe se compose désormais de 70 salariés permanents et de 300 consultants ponctuels.

Parmi eux, Lionel Bodin, qui a rejoint l’aventure il y a cinq ans, après avoir fait toute sa carrière chez Accenture. "J’étais rentré dans une certaine routine et j’avais besoin de nouveaux challenges", raconte-t-il.  Mais la césure n’a pas forcément été facile. "J’avais un parcours classique, reconnu par mes pairs et puis, tout d’un coup, il a fallu que j’explique que je n’allais plus contribuer à la rentabilité financière de l’entreprise..." Une véritable rupture. 

Lionel Bodin accepte aussi de diviser son salaire de façon significative. Sans regret. Aujourd’hui, il dirige le département Europe et Asie et a trouvé une nouvelle source de motivation dans son boulot : l’ouverture d’esprit. Et s’il connaissait à peine le terme d’intrapreneur social il y a quelques années, il en est aujourd’hui l’un des plus ardents défenseurs. Il intervient d’ailleurs comme formateur au sein de l’Intrapreneur Lab, une structure co-fondée par Accenture en 2013, qui organise des sessions de formation à travers le monde.

 

Instaurer un climat favorable au sein de l’entreprise 

 

Un parcours qui a de quoi inspirer les nombreux intrapreneurs sociaux en herbe. Laure Brouard est l’une des huit salariés à avoir participé au programme Corporate for change en 2015. Responsable France depuis deux ans pour Runtastic, l’un des leaders des applications sport et bien-être, elle espère pouvoir développer de nombreux projets sociaux au sein de son entreprise qui compte 160 salariés. 

Son premier succès : avoir réussi à mobiliser 45 salariés et obtenu le feu vert de la direction pour mettre les compétences de l’entreprise au profit de l’association Singa. Avec comme objectif de réaliser une application d’aide aux réfugiés en un temps record. "C’est l’un des plus beaux accomplissements pour moi, raconte-t-elle, mais aussi pour les autres salariés qui avaient l’impression de se sentir utiles grâce à leurs compétences." 

Et la jeune femme de 25 ans n’entend pas en rester là. Avec un groupe de 15 salariés, ils se réunissent régulièrement pour réfléchir à la façon d’instaurer la thématique RSE (Responsabilité sociétale de l'entreprise) dans la stratégie de Runtastic et développer de nouveaux projets. "J’ai envie que la planète change et je crois que l’entreprise est notre meilleure alliée pour cela, explique Laure Brouard. Mais avant de réussir à convaincre les dirigeants, il faut motiver les salariés." Avec son équipe, ils ont adopté un slogan : "let’s get that ‘s’ moving" (faisons changer le "s" de place), pour passer de "The Runtastics care" (les salariés de Runtastic se préoccupent) à "Runtastic cares" (Runtastic se préoccupe). 

 

Changer l’ADN de l’entreprise 

 

Pousser les murs, c’est bien là toute la difficulté des intrapreneurs. Car avant de lancer son projet, il faut souvent convaincre ses collaborateurs et ses dirigeants. "Il faut faire bouger une grosse machine qui a ses règles, ses procédures, ses pratiques, témoigne Jonas Guyot, cofondateur de Corporate for change. Nous aidons justement les salariés qui sont dans cette démarche à se légitimer et à se challenger en leur faisant rencontrer des mentors qui ont réussi, mais aussi d’autres salariés qui comme eux veulent faire bouger les lignes. Nous les outillons pour bien 'pitcher' leur projet et éventuellement le prototyper. Et une fois que l’entreprise suit, le potentiel d’impact est très important et le changement d’échelle très rapide." 

Mais les entreprises sont aussi de plus en plus conscientes de l’intérêt de ce type de démarche en leur sein. "L’intrapreneuriat permet de libérer l’esprit créatif des salariés. Il est aussi une source d’innovation pour l’entreprise, raconte Lionel Bodin d’ADP. Beaucoup s’aperçoivent qu’elles sont en fait assises sur une mine d’or. Par ailleurs, cette démarche peut être positive en termes de stratégie pour intégrer des marchés émergents ou dans le cadre d’une politique développement durable. Enfin, c’est un moyen de retenir les talents mais aussi d’attirer les nouvelles recrues." Et de tordre le cou à ce vieil adage : "Tu ne feras plus jamais carrière dans la même boîte".

 

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Concepcion Alvarez
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