Publié le 02 mars 2016

SOCIAL

Les femmes, premières victimes des risques psycho-sociaux

Stress, harcèlement, épuisement professionnel ou violence au travail... les femmes sont plus exposées aux risques psycho-sociaux que les hommes. Les observations de terrain confirment les récentes études publiées sur le sujet. Pourtant, prendre en compte le genre dans le travail de prévention et d’accompagnement s’avère aussi un terrain glissant pour l’entreprise. Explications.

Harcelement guichet femme istock
Photo d'illustration
istock

"J’ai accompagné des femmes de ménage épuisées par des heures de travail morcelé, qui n’ont jamais reçu le moindre signe de reconnaissance et devaient se montrer 'gentilles' pour obtenir des heures supplémentaires. J’ai vu des employées de banque craquer sous la pression. J’ai travaillé pour la Cnam sur la violence des situations vécues par les guichetières de la Poste", témoigne Danielle Poussière. Pour cette déléguée médicale qui conseille des salariés, les femmes connaissent une surexposition aux risques psycho-sociaux (RPS). Et ce, quelle que soit la catégorie socio-professionnelle à laquelle elles appartiennent. 

Un vécu largement corroboré par le travail de recherche sur les conditions de travail au regard du genre, publié en avril 2014 par Paul Bouffartigue et Jacques Bouteiller, deux chercheurs du Laboratoire d'économie et de sociologie du travail (Lest - Université d'Aix Marseille). Une recherche menée pour le compte de l’Anact (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail), à partir de l’enquête Sumer 2010 (1).

D’après cette étude, 31% des femmes sont en situation de tension au travail contre 27% des hommes. "La notion de tension au travail ou 'job strain' combine une faible 'latitude décisionnelle' - une faible autonomie - , à une forte 'demande psychologique' - une forte charge -, explique Paul Bouffartigue. C’est pourquoi, contrairement à ce que l'on pense, les non-cadres sont généralement plus exposés à ces risques que les cadres." 

Autre indicateur pris en compte par les chercheurs : celui de "l’isostrain", soit le faible soutien social. Là encore, les femmes sont plus exposées que les hommes (19% contre 16%).

 

Prendre en compte la dimension émotionnelle 

 

"Le travail émotionnel lié à certains métiers très féminisés, comme l’accueil, le soin aux autres ou le contact avec le public n’est pas perçu comme un travail en soi, explique Anne-Marie Nicot, chargée de mission au département Etudes, capitalisation et prospective de l’Anact. Et le coût psychique qui en découle, comme le fait de dissimuler ses émotions, n’est pas pris en considération. Cela est lié au fait qu’un grand nombre de métiers sont genrés et que l’on part de l’hypothèse que, pour une femme, être souriante, attentive et compassionnée ne relève pas du travail : c’est naturel !"

Quelles sont les conséquences de ces risques sur la santé mentale des travailleurs ? Là encore, les femmes paient la note la plus lourde. L’indicateur HAD évaluant l’anxiété et la dépressivité est de 17,7% pour les femmes contre 13,3% pour les hommes. Les chercheurs ont ainsi identifié 57 familles professionnelles. Or, sur les 27 familles dont l’état de santé est plus négatif que la moyenne, 19 sont très féminisées. Et les 7 dont l’état de santé est le plus négatif sont exclusivement féminines. 

Les ouvrières de l’industrie, les caissières et les employées sont surexposées aux RPS et présentent une santé mentale particulièrement dégradée. "Les employées de la Poste, mais également celles des banques qui reçoivent du public, sont confrontées à la pression, voire la violence des usagers, dans un contexte de pauvreté croissante. Nous avons ainsi constaté de nombreuses dépressions ou séquelles de stress post-traumatique vécu par les femmes face à ces situations", explique Jean-Claude Delgènes, fondateur et directeur général de Technologia, un cabinet d’expertise sur les conditions de travail.

 

Approche genrée, approche risquée 

 

Par ailleurs, les femmes sont une population plus à risque en termes de sur-stress et présentent plus de troubles anxieux ou dépressifs que les hommes, selon de nombreuses études épidémiologiques concordantes. A l’heure actuelle, le collège d’experts coordonné par le sociologue Michel Gollac mène une enquête de grande envergure sur les RPS, qui tient compte d’indicateurs complémentaires de ceux de l’étude Sumer, comme le conflit éthique, l’insécurité de l’emploi et les exigences émotionnelles au travail.

Tout l’enjeu est de savoir comment l’entreprise peut travailler sur ces données. "Il est très compliqué pour l’entreprise de se risquer sur le terrain des émotions, qui est multifactoriel, et de se positionner sur une approche genrée. Car il y a un risque d’être accusé de discrimination, analyse Laurence Saunder, associée-gérante de l’Ifas (Institut français d’action sur le stress). Pourtant, la prise en compte de cette dimension permettrait une meilleure prévention afin d'accompagner les salariées dans la prise de distance et d’anticiper sur leurs difficultés."

 

(1) L’enquête surveillance médicale des expositions aux risques professionnels (Sumer) réalisée par la Dares et la Direction générale du travail - Inspection médicale du travail auprès de 48 000 salariés, permet de mesurer l’évolution des expositions professionnelles des salariés.
Pascale Colisson
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