Publié le 09 octobre 2015

Cop21 l entretien

ENVIRONNEMENT

Nigel Topping (We Mean Business): "une vraie progression dans les ambitions climatiques des entreprises"

Lors de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques à Paris qui se tiendra au Bourget du 30 novembre au 11 décembre 2015 (COP21), seuls les Etats ont le pouvoir de négocier. Mais les entreprises et les investisseurs sont invités à proposer leur propre contribution à la lutte contre le changement climatique. De grandes coalitions mondiales, comme We Mean Business, regroupant des acteurs économiques engagés sur cette question comme BSR, The Climate Group ou The B Team, ont répondu à cet appel. Nigel Topping est le président de la structure. Entretien.

Nigel Topping 5
Nigel Topping
DR

Novethic. Vous êtes le président de We Mean Business, l’une des plus grosses coalitions mondiales d’entreprises et d’investisseurs engagés dans la lutte contre le changement climatique. Qu’attendez-vous de la COP21 ?

Nigel Topping. La COP21 est une étape cruciale. Ce sera la première fois que nous signerons un accord international où tous les pays soumettent leurs propres engagements pour réduire les émissions. Ça sera un pas en avant capital. Maintenant, il faut aussi observer que toutes ces contributions additionnées ne se révéleront pas suffisantes, tout le monde le sait. Il est donc essentiel que l’accord prévoit que les engagements seront revus à la hausse de manière régulière. J’ai bon espoir que le monde se mette d’accord sur des périodes de cinq ans à l’issue desquelles il faudra vraiment rehausser le niveau d’ambition.

À la COP21, c’est aussi la première fois que des acteurs non-étatiques, comme les villes et les entreprises, seront présents. C’est ce que porte la présidence française et je pense que c’est une chose positive. Nous avons besoin que tout le monde participe, pas seulement les États, mais aussi les collectivités locales, les régions, les entreprises et les investisseurs, et ce partout dans le monde.

 

Novethic. Les entreprises restent en marge des négociations climatiques. Quel rôle peuvent-elles jouer au moment de la COP21 ?

Nigel Topping. Premièrement, elles peuvent, en montrant leurs propres engagements, encourager les négociateurs à être plus ambitieux et leur dire qu’elles sont prêtes à travailler ensemble pour créer une économie bas carbone qui rendra la planète plus propre et l’économie mondiale plus prospère.

Deuxièmement, elles peuvent pousser les autres entreprises à participer à un mouvement qui se dirige inévitablement vers un futur décarboné.

Donc, même si elles ne prennent pas part directement aux négociations, elles peuvent les influencer dans le bon sens.

 

Novethic. Ces entreprises qui s’engagent de façon ambitieuse sont-elles nombreuses ? Quelle est l’ampleur du mouvement ?

Nigel Topping. Il y a d’ores et déjà plusieurs milliers d’entreprises qui s’engagent en faveur du climat. Mais surtout, il y a actuellement une vraie progression dans les ambitions affichées. De plus en plus d’entreprises annoncent publiquement des objectifs audacieux pour transformer notre économie.

Certaines se sont par exemple engagées sur une réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre compatible avec l’objectif de limiter le réchauffement sous le seuil des 2°C. Plus de 15 firmes ont déjà adopté des objectifs à long terme afin de les mettre sur une trajectoire compatible avec les 2°C, ce que doivent aussi faire les États au sein des négociations internationales.

De plus en plus d’entreprises se sont aussi engagées à ne consommer que de l’électricité produite par les énergies renouvelables. Nous en comptons plus d’une trentaine.

 

Novethic. A contrario, d’autres font pression pour que rien ne bouge…

Nigel Topping. La décarbonisation de l’économie pose un défi et des difficultés de taille, notamment pour les entreprises dont le profit vient directement des énergies fossiles.

Le charbon, par exemple, est une industrie qui se meurt. La Chine a déjà atteint son pic de consommation. Aux États-Unis, il n’y a aucune nouvelle centrale de charbon en construction et il n’y en aura sûrement plus. Au Royaume-Uni, elles ferment les unes après les autres.

Ces industries devront trouver un moyen de gérer cette transition énergétique. Lors du Business and Climate Summit à Paris en mai 2015, Statoil, une des plus grandes productrices de pétrole au monde, a admis qu’il n’y avait plus aucun avenir pour le gaz naturel et le pétrole.

Mais il s’agit d’une minorité d’entreprises. La plupart d’entre elles emploient des personnes brillantes, possèdent une grande capacité technologique et ont une importante trésorerie. Certaines d’entre elles gèreront bien la transition, d’autres non. C’est un processus normal dans une économie de marché.

 

Novethic. Comment alors passer à la vitesse supérieure et changer d’échelle ?

Nigel Topping. Bonne question ! Je pense qu’il y a trois moyens.

Le premier consiste à leur expliquer que c’est dans l’intérêt de leurs affaires. Les études menées par le CDP (ex-Carbon Disclosure Project, dont Nigel Topping est le directeur exécutif, NDLR) démontrent que les entreprises qui favorisent des politiques climatiques ambitieuses obtiennent un meilleur retour sur investissement. Il y a donc un vrai intérêt commercial.

Le deuxième concerne le risque réputationnel dû aux positions des entreprises vis-à-vis du changement climatique. Certaines entreprises ont perdu beaucoup d’argent à cause de positions climato-sceptiques.

Le troisième moyen est l’engagement actionnarial des investisseurs. Ceux-ci demandent de plus en plus aux entreprises qu’elles anticipent les difficultés d’un monde où le réchauffement serait maintenu en-dessous de 2°C. En commençant par les entreprises pétrolières. Nous pouvons citer en exemple le groupe d’investisseurs appelés Aiming for A qui a demandé aux conseils d’administrations de Shell et de BP d’être plus transparents quant à leurs évaluations du risque carbone lié aux changements climatiques. Et, fait aussi intéressant que rare, les conseils d’administration de Shell et de BP ont soutenu ces résolutions !

La pression de la société civile est aussi un moyen pour les entreprises de prendre des engagements plus ambitieux.

 

Novethic. En dehors des entreprises pionnières dont vous parlez, où en sommes-nous sur la prise de conscience de l’importance du changement climatique pour le monde économique ?

Nigel Topping. En fait, il y a de nombreuses entreprises qui comprennent les changements climatiques en cours et qui sont se sont engagées à agir sur ce sujet, mais à cause de la nature court-termiste des marchés, les investisseurs ne rendent pas toujours publics ces engagements à long terme. On parle de 2020, de 2025 ou de 2030, mais personne ou presque ne veut s’engager au-delà. Mars, la marque alimentaire, s’est engagée à réduire de 80% ses émissions de gaz à effet de serre en 2050. C’est un pionnier ! Nous encourageons les sociétés qui ont déjà pris des engagements à long terme parce que nous pensons qu’il est important que les décideurs politiques comprennent que les entreprises sont déterminées à faire cette transition sur le long terme et qu’il ne s’agit pas uniquement de solutions à court terme.

Certaines entreprises peuvent ne pas anticiper et la réaliser aussi bien que d’autres, et il s’agit alors de leur exposer les faits, de leur apporter des éclairages sur les risques et les perspectives, ainsi que sur l’évolution du cadre légal. Par exemple, de nombreuses personnes ne réalisent toujours pas à quel point la Chine a progressé. La Chine va, en 2017, créer un marché carbone à l’échelle nationale afin de mettre un prix sur la tonne de carbone, ce qui deviendra le plus important marché carbone de la planète.

 

Novethic. En tant que coalition d’entreprises, quel rôle joue We Mean Business au sein de ce mouvement grandissant ?

Nigel Topping. We Mean Business est une coalition de nombreuses organisations (The B Team, BSR, The Climate Group, CDP…) travaillant avec plusieurs milliers d’entreprises leader au niveau mondial. Nous encourageons collectivement les entreprises à prendre des engagements et, en tant que coalition, nous aidons aussi ces entreprises à comprendre comment mettre en œuvre ces politiques.

C’est ce qui se passe quand BSR (Business for Social Responsability, un réseau mondial d'entreprises et d'expertise dédié au développement durable, NDLR) travaille main dans la main avec General Mills sur leurs engagements de décarboner leurs chaînes d’approvisionnement, quand des entrepreneurs aident les décideurs à innover dans leurs secteurs via le développement de technologies bas carbone, ou quand le CDP (ex-Carbon Disclosure Project) collecte des données sur ce que font les entreprises en matière climatique.

Nous utilisons ce mouvement en pleine expansion de plusieurs milliers d’entreprises qui voient des opportunités dans le changement climatique et qui souhaitent gérer les risques qui y sont liés. Nous les aidons à porter leurs voix jusqu’aux décideurs politiques. Et nous pouvons aider les politiques à mieux entendre la voix des entrepreneurs qui portent les solutions.

Pour celles qui sont plus en retard, nous ne voulons pas diaboliser ou cibler une entreprise ou un secteur en particulier. Nous avons besoin par exemple que les entreprises pétrolières et gazières contribuent aussi à gérer cette transition. Alors oui, nous discutons avec toutes les entreprises car toutes les entreprises ont le potentiel pour s’adapter. Et elles le devront. Même les entreprises qui sont sceptiques aujourd’hui peuvent changer de position demain. Ce qui nous intéresse le plus, c’est de mettre en avant le travail formidable de ces sociétés toujours plus nombreuses qui s’engagent en faveur du climat.

 

Novethic. La nouvelle organisation non gouvernementale (ONG) InfluenceMap a récemment révélé le fossé qui sépare les discours des entreprises et leur lobbying contre tout changement de paradigme. Que proposez-vous pour surveiller efficacement les engagements des entreprises ?

Nigel Topping. Je pense qu’il y a deux questions ici. L’une porte sur la transparence et le suivi des engagements. L’autre sur l’influence négative des entreprises sur les politiques menées. Ces deux questions, nous les traitons.

Je pense que la transparence des engagements est en bonne voie car nous avons un très bon système de notification pour les entreprises avec le CDP, qui existe depuis quinze ans maintenant. Beaucoup d’investisseurs utilisent ces données. Beaucoup d’universitaires aussi, pour leurs recherches et publications.

InfluenceMap est une contribution intéressante à la transformation de notre économie, car nous savons que certaines industries ont des positions conservatrices concernant le changement climatique. Les organisations sectorielles dont font partie les entreprises défendent les intérêts politiques et économiques de leurs secteurs, certaines d’entre elles font très attention à ce que toutes les entreprises du secteur soient alignées sur leurs positions officielles.

 

Novethic. L’une des demandes des entreprises les plus engagées sur le climat est la fixation d’un prix du carbone. Comment pouvons espérer en établir un au niveau mondial ?

Nigel Topping. Le COP21 n’aboutira pas à la fixation d’un prix du carbone, c’est important que les gens le comprennent. Mais je suis confiant sur le fait que nous aurons un prix du carbone mondial d’ici quelques années. Même à un prix bas à quelques dollars la tonne, cela génère des revenus que l’on peut réinvestir dans les énergies renouvelables. Il faut ensuite que les pays qui disposent déjà d’un marché d’échange de quotas carbone puissent augmenter le prix de la tonne à un niveau suffisant pour être efficace. Puis il nous faudra ajuster et harmoniser le prix du carbone au niveau mondial. J’ai bon espoir que cela soit le cas d’ici 10 ans.

Propos recueillis par Gary Dagorn
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