Publié le 24 février 2022

ENVIRONNEMENT

Le double jeu des entreprises pétrolières et gazières sur le climat

La guerre en Ukraine met en avant la trop forte dépendance de l'Union européenne au gaz russe, mais plus largement aux énergies fossiles alors que le continent est engagé dans la neutralité carbone. Du côté des majors pétrolières et gazières, la tendance est la même malgré des annonces régulières concernant les investissements bas-carbone. Deux rapports viennent démontrer le "greenwashing" pratiqué par ces entreprises aussi bien en Europe qu'aux États-Unis.

Petrole forage prix pixabay
Les compagnies pétrolières et gazières européennes auront consommé l’intégralité de leur budget carbone 2050 respectif dans un scénario 1,5°C entre 2033 et 2035.
@Pixabay

Le conflit entre la Russie et l'Ukraine va-t-il permettre à l'Union européenne, largement dépendante du gaz russe, de se sevrer enfin des énergies fossiles afin de se placer véritablement sur une trajectoire de décarbonation ? Rien n'est moins sûr. Et sans signal politique, les majors pétrolières et gazières ne bousculent leurs stratégies qu'à la marge. En voici un exemple concret. 

"TotalEnergies va augmenter ses investissements dans les renouvelables et l'électricité", a ainsi annoncé son PDG, Patrick Pouyanné, en début d’année. "L'année dernière c'était 3 milliards (de dollars), en 2022 ce sera 3,5 milliards plus ou moins" qui seront investis essentiellement dans les renouvelables (éoliens, solaires) mais aussi plus généralement dans l'électricité, activité qui inclut les centrales à gaz.

Cette annonce peut paraître réjouissante de premier abord, mais il faut la replacer dans son contexte. À savoir que parallèlement à cet "effort", la multinationale, qui affiche pour 2021 un bénéfice record de 14 milliards d’euros, va continuer de consacrer 75 % de ses investissements aux énergies fossiles, de façon totalement "assumée".

Selon une étude de Reclaim Finance, publiée le 23 février, TotalEnergies est le plus gros développeur de nouveaux projets pétroliers et gaziers en phase d’évaluation ou de développement parmi les majors européennes, et le septième au niveau global. C’est aussi lui qui prévoit la plus forte augmentation de sa production d’hydrocarbures : + 43 % d’ici 2030, par rapport à 2016.

Les nouveaux projets d'hydrocarbures continuent

Mais TotalEnergies ne fait pas exception, loin de là. L’étude, qui analyse aussi les plans climat de Shell, BP, Eni, Equinor et Repsol - souvent considérées comme les “best in class” du secteur des énergies fossiles - montre que toutes continuent d’investir dans l’ouverture de nouveaux projets d’hydrocarbures et que toutes auront consommé l’intégralité de leur budget carbone 2050 respectif dans un scénario 1,5°C entre 2033 et 2035. Avec 15 à 17 années d’avance !

Graph Reclaim Finance Overshoot budget carbone 2022

Les six majors européennes auront dépassé leur budget carbone dans un scénario 1,5°C entre 2033 et 2035, avec plus de quinze ans d'avance. Source : Reclaim Finance

À l’exception de Repsol, depuis 2016, ces majors ont accru leur production d’hydrocarbures. Au-delà de 2024, leurs niveaux resteront très élevés jusqu'en 2030, si bien qu’à cet horizon, les énergies fossiles représenteront toujours l’essentiel du mix énergétique de ces six entreprises, avec 15 fois plus de pétrole et de gaz que d’énergies renouvelables pour ENI et Equinor. Car malgré des investissements croissants dans les énergies renouvelables, les majors prévoient de consacrer pas moins de 60 à 90 % de leurs capacités d’investissement au pétrole et gaz.

"L’habit ne fait pas le moine et il ne suffit pas d’affubler leurs stratégies de développement du mot climat pour les transformer en plan de transition", réagit Lucie Pinson, directrice de Reclaim Finance. Ce greenwashing de la part des compagnies pétrolières et gazières est régulièrement dénoncé. Il vient de faire l’objet d’une étude scientifique indépendante publiée dans la revue Plos One. "Jusqu'à ce que les actions et les comportements d'investissement soient alignés sur le discours, les accusations de greenwashing semblent fondées", ont conclu les chercheurs.

Seuls 4% des investissements dédiés aux énergies bas-carbone

Leur analyse, qui porte sur ExxonMobil, Chevron, BP et Shell, a révélé une forte augmentation des mentions "climat", "bas carbone" et "transition" dans les rapports annuels ces dernières années, en particulier pour Shell et BP, et des promesses d'action croissantes dans les stratégies. Par exemple, l'utilisation par BP du terme "changement climatique" est passée de 22 à 326 mentions entre 2008 et 2020. Mais les actions concrètes sont rares.

"L'analyse financière révèle une dépendance continue du modèle économique aux combustibles fossiles ainsi que des dépenses insignifiantes et opaques pour les énergies propres", ont noté chercheurs. Ainsi, moins de 1 % des dépenses en capital au cours de cette période ont été consacrées à des investissements à faible émission de carbone. ExxonMobil et Chevron ont alloué la part la plus faible de leurs dépenses aux énergies renouvelables – seulement 0,2 % chacune – tandis que BP avait dépassé les autres avec 2,3 %, suivi de Shell avec 1,3 %.

Au niveau mondial, si les investissements dans les énergies propres ont triplé, ils ne représentent que 4 % du total contre 96 % pour les énergies fossiles. En mai dernier, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) avait affirmé qu'il ne pouvait y avoir de nouveaux développements de combustibles fossiles si le monde devait atteindre la neutralité carbone d'ici 2050.

Concepcion Alvarez @conce1


© 2022 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

En abusant de la formule "neutralité carbone", les entreprises s'exposent à "'l'effet boomerang"

C'est désormais un risque réputationnel et juridique. Les allégations de "neutralité carbone" qui foisonnent dans les publicités et engagements des entreprises pourraient bien se retourner contre elles. Cibles de collectifs citoyens luttant contre le greenwashing et bientôt de la loi, ces...

Face aux super-profits des grandes entreprises, l'urgence du partage de la valeur

Les résultats financiers mirobolants des entreprises du CAC40 dont ceux de TotalEnergies, qui a enregistré un bénéfice net record de 14 milliards d'euros en 2021, font gonfler les poches de leurs actionnaires. Mais dans un contexte inflationniste où les prix de l'énergie s'envolent, la...

Les émissions mondiales du secteur pétrole et gaz sont largement sous-estimées, selon la coalition Climate Trace

Le secteur du pétrole et gaz aurait émis près d’un milliard de tonnes de CO2 de plus que celles reportées officiellement, selon un rapport de Climate Trace. Cette coalition d’ONG, d’entreprises de la tech et d’universités a développé une base de données sur les émissions des grands...

La France ne soutient pas le projet gazier TotalEnergies en Arctique

C'est une victoire en demi-teinte. La France a finalement décidé de ne pas soutenir le projet gazier de TotalEnergies en Arctique, de même qu'aucune banque française. Mais l'énergéticien vient d'annoncer avoir quand même bouclé son tour de table. Le projet est situé dans une région déjà...

Réchauffement climatique : l'humanité doit se passer de 60% du pétrole et du gaz et de 90 % du charbon

Pour atteindre l'objectif climatique porté par l'Accord de Paris, l'humanité doit décroître sa production de pétrole et de gaz de 3 % par an d'ici 2050. Cela signifie qu'il est nécessaire de laisser sous terre plus de la moitié de ces réserves de pétrole et 90 % des réserves de charbon,...

ENVIRONNEMENT

Climat

Les alertes sur le changement climatique lancées par les scientifiques conduisent à l’organisation de sommets internationaux, à la mise en place de marché carbone en Europe mais aussi en Chine. En attendant les humains comme les entreprises doivent déjà s’adapter aux changements de climat dans de nombreuses parties du monde.

Tudiants grandes ecoles pollution 02

Polytechnique, AgroParisTech, ENS… Quand les futures élites claquent la porte

Après la vidéo virale des "ingénieurs qui bifurquent" d'AgroParisTech appelant leurs camarades à "déserter", c'est au tour des Écoles normales supérieures de se mobiliser pour que "la pratique scientifique" s'aligne sur "les enjeux impérieux de ce siècle", à savoir l'urgence écologique et sociale....

Canicule chaleur extreme pakistan AAMIR QURESHI AFP 01

Pakistan, Mexique, Égypte… Le monde suffoque sous des températures extrêmes

+51°C au Pakistan, +48°C au Mexique, +46°C en Égypte. Partout dans le monde, des températures historiques sont enregistrées, menaçant la santé humaine, l’approvisionnement en eau, les récoltes futures et même la biodiversité, qui ne résiste pas à une chaleur si accablante. Du côté de l’Hexagone, un...

Elisabeth borne premiere ministre matignon investiture CHRISTIAN HARTMANN POOL AFP

Ces chantiers écologiques qui attendent la nouvelle Première ministre, Élisabeth Borne

La cheffe de gouvernement devra être "attachée à la question sociale, à la question environnementale et à la question productive", a récemment promis le Président qui a multiplié les annonces en matière d’écologie depuis sa réélection. Ces intentions doivent se concrétiser à Matignon mais aussi lors...

Muhammad FAROOQ AFP australie

Inondations, incendies, méga-sécheresse... Quand l'Australie devient inassurable

Frappée de plein fouet par le changement climatique, l'Australie fait face à une "crise d'assurabilité", estiment des chercheurs dans une nouvelle étude. Le prix des assurances des propriétés en zone à risque va exploser les prochaines années, devenant inaccessible pour une grande partie de la...