Publié le 16 décembre 2016

ENVIRONNEMENT

Climat : "Les entreprises poussent les États"

Le climat est "un défi pour la finance". Mais la dynamique est lancée. Avec la COP21 puis la COP22, les États et le secteur financier travaillent conjointement à mettre en place une transition vers un modèle économique neutre en carbone, estiment Pierre Ducret, conseiller du groupe Caisse des Dépôts pour le changement climatique et président du think tank I4CE, et Maria Scolan, directrice des projets climat à la direction de la CDC, qui viennent de publier un livre sur le sujet (1). Entretien

Une ferme eolienne sur la colline de Ngong a 25 kilomètres au sud est de Nairobi au Kenya. Tony Karumba AFP
Une ferme éolienne sur la colline de Ngong, située à 25 kilomètres au sud est de Nairobi au Kenya.
Tony Karumba / AFP

Le secteur privé prend une part croissante à la lutte contre le réchauffement climatique. Comment analysez-vous ce phénomène ?

Maria Scolan. Les entreprises engagées dans la transition bas-carbone poussent les États qui, de leur côté, mettent en place des cadres permettant l’engagement de ces entreprises. C’est ce que l’on a vu à la COP22. Ce sommet, très technique, a permis de faire avancer l’action des acteurs non-étatiques et celle des États. Et surtout de renforcer la coopération entre ces deux sphères.

Pierre Ducret. Il y a une interaction permanente entre l’action des États et celle du secteur privé. Les uns entraînent les autres. C’est justement cette dynamique qu’a mise en place l’Accord de Paris. C’est parce que les entreprises prennent des initiatives que les États peuvent aller plus loin. Cette dynamique, cette prophétie auto-réalisatrice, s’auto-entretient par la relation entre les initiatives privées et publiques.

 

"Loin du compte"

 

À combien estimez-vous la part de la finance verte par rapport à l’ensemble des flux financiers mondiaux ?

P.D. S’il s’agit du programme de verdissement intégral de la finance, qui est celui de l’article 2 de l’Accord de Paris, nous sommes loin du compte. Parce qu’il ne s’agit pas seulement des fonds nécessaires à la transition : il faut arrêter de financer des projets nocifs.

 

La notion de risque carbone s’est largement répandue en 2014 et 2015. Les observateurs ont alors pensé que ce risque accélèrerait la mutation verte de la finance. Tarde-t-elle à se concrétiser ?

P.D. Nous n’avons jamais considéré que la bulle carbone était sur le point d’exploser. La bonne lecture des thèses de CTI (ex Carbon tracker Intiative, NDLR), qui a popularisé ce concept, c’est d’organiser une transition dans l’ordre. D’éviter le chaos. Aujourd’hui, nous sommes loin du compte, mais la marche en avant continue.

Je m’appuie pour cela sur deux exemples. Pour la première fois cette année, l’assemblée de l’association des fonds souverains a mis le sujet tout en haut de ses préoccupations lors de la dernière réunion qui s’est tenue à Singapour. Que les fonds souverains entrent dans la danse est une avancée considérable. Ce n’était pas le cas à Paris l’an dernier, à l’exception du fonds norvégien.

Deuxième exemple, c’est l’initiative prise par l’IGCC (Investors Group on Climate Change), qui regroupe 24 000 milliards de dollars d’actifs et qui a sorti un guide d’engagement actionnarial pour les investisseurs sur le secteur automobile. Concrètement, il s’agissait de demander à ces constructeurs de préserver l’intérêt des financiers en engageant sur le long terme des stratégies compatibles avec la neutralité carbone. Le fait de s’attaquer à un secteur emblématique est une très bonne chose.

La prise en compte du risque carbone faiblit-elle ? Non. La preuve : les politiques d’engagement actionnarial se développent.

 

Que manque-t-il aujourd’hui pour opérer cette bascule ?

P.D. Du temps, pour que les risques et les opportunités liés au climat soient intégrés par l’ensemble des acteurs financiers. Il faut que du côté de l’offre des capitaux, une contrainte s’exerce sur l’économie réelle et appelle des projets qui soient conformes à la transition bas carbone. Ce qui n’est pas encore le cas. 

 

Favoriser le basculement

 

Comment les puissances publiques peuvent-elles favoriser ce basculement ?

M.S. Elles peuvent d’abord limiter leurs incitations aux investissements qui ne sont pas en ligne avec une trajectoire 2°C, en particulier les subventions aux énergies fossiles.

Elles peuvent également mettre en place un prix du carbone. C’est une bonne façon d’internaliser les nuisances que représentent les gaz à effet de serre.

De manière générale, elles peuvent revoir leur politique budgétaire, pour voir si elle est cohérente avec leur politique climatique.

Elles peuvent enfin mettre en place des stratégies bas-carbone de long-terme, qui ont en particulier l’avantage de se baser sur les modèles économiques des pays et tenir compte de leurs forces et faiblesses.

 

Les élus ont souvent du mal à se projeter au-delà de leur mandat. Comment réussir à leur faire mettre en place des stratégies de très long terme ?

M.S. C’est tout l’intérêt d’un accord comme celui négocié lors de la COP21. La preuve : il vient de résister à l’élection de Donald Trump. Lors de la première semaine de la COP22, certains ont cru que l’Accord de Paris était en péril à la suite de ce vote.

Il n’en a rien été pour deux raisons. La première, c’est que l’accord avait été ratifié et était entré en application, ce qui l’a beaucoup solidifié.

La seconde : la plupart des pays ont ratifié ce texte car c’est leur intérêt. La Chine ne s’est pas retirée alors même qu’elle négociait principalement sur le climat avec les États-Unis depuis 2014.

 

(1) « Climat : un défi pour la Finance » de Pierre Ducret et Maria Scolan, éditions Les Petits Matins, 2016

 

 

Propos recueillis par Antonin Amado
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