Publié le 25 août 2014

EMPREINTE TERRE

Les fuites de pétrole coûtent cher à la Russie

Des centaines de milliers de tonnes de pétrole sont perdues dans la nature chaque année en Russie. Ces fuites dues à un matériel obsolète coûtent cher au pays. Mais comment convaincre les entreprises de prendre le temps d’entretenir leurs pipelines quand elles sont lancées dans la course à la rentabilité ? C’est le nouveau combat des ONG sur place.

En Russie, opération de pompage de pétrole dans la république des Komis.
© Denis Sinyakov / Greepeace

Six fois la marée noire du Deepwater Horizon, qui a explosé dans le golfe du Mexique en 2010: c’est ce que la Russie déverse accidentellement chaque année sur son sol et dans ses eaux.

Des experts indépendants comme Andreï Ilinitchev et Valery Tchernonojkine de l’Institut des problèmes technico-écologiques l’affirment. Ils évaluent les pertes des compagnies pétrolières locales à 30 millions de barils, soit 4,5 millions de tonnes par an. Les entreprises, de leur côté, estiment le volume des fuites à moins de… 10 000 tonnes.

L’organe du ministère des Ressources naturelles, le Rospridnadzor, constate  pas moins de 50 000 tonnes de déversement, qui contaminent une zone s’étendant jusqu’à 10 000 hectares (ha). Il a enregistré en 2013 des violations graves de la législation dans la moitié des 500 entreprises du secteur énergétique contrôlées. Pour la plupart, il s’agit de ruptures des pipelines.

Une seule semaine de nettoyage, à la mi-août, sur le territoire d’Ousinsk, dans la République des Komis, a permis aux patrouilles de Greenpeace de découvrir 125 mares de pétrole dans la nature. Leur superficie variant de quelques dizaines de mètres à plus de 1 km de large. Elles ont récupéré 50 tonnes à traiter.

Les fuites sont dues principalement à l’équipement, obsolète. Experts et ONG évaluent l’usure à plus de 60% toutes compagnies confondues, avec une moyenne d’âge des pipelines de 30 ans. Or, les conduites en acier sans protection contre la corrosion peuvent être exploitées en général de dix à quinze ans, jusqu’à vingt ans dans de rares cas.

 

Le camouflage sévèrement sanctionné

 

Le 19 août dernier, Greenpeace Russie et le Comité Save the Pechora ont présenté aux représentants de la République des Komis et des compagnies pétrolières 17 propositions pour combler les lacunes de la législation.

Ces ONG (organisations non gouvernementales) souhaiteraient faire interdire l’exploitation des pipelines au-delà de leur durée de vie, déterminer les conditions d’exercices pour tester les plans d’intervention et instaurer des peines plus dissuasives, jusqu’à la responsabilité pénale, en cas de camouflage.

Les politiques ont promis de proposer officiellement au niveau fédéral des amendements afin de résoudre ces problèmes. "C’est un grand progrès dans notre relation, se félicite Vladimir Tchouprov, chef du département Energie de Greenpeace Russie. J’espère qu’il sera suivi d’effet." Sans surprise, les compagnies pétrolières ont estimé au contraire que la législation actuelle était suffisante.

 

Un investissement plus qu’un coût

 

Depuis deux ans, les autorités commencent à prendre conscience de l’ampleur des fuites. La "compensation" environnementale coûte 2 millions de roubles par hectare (plus de 40 000 euros). Le ministre des Ressources naturelles Sergueï Donskoï a estimé, dans un discours le 25 février dernier, que les entreprises n’investissaient pas assez dans la modernisation du réseau.

Une remise à niveau nécessiterait selon lui 27 milliards d’euros par an – soit leur bénéfice total annuel. "Il est plus facile pour elles de masquer les accidents, en mélangeant le pétrole à du sable ou de la terre, que de les prévenir", souligne Vladimir Tchouprov. Et d’investir dans de nouveaux gisements risqués.

Le plus gros producteur, Rosneft, compte dépenser 300 milliards d’euros dans l’Arctique ces vingt prochaines années. Le PDG de l’entreprise, Igor Setchine, demande par ailleurs au gouvernement une aide de plus de 30 milliards d’euros pour amortir le choc des sanctions occidentales, a dévoilé la presse le 14 août.

Greenpeace le met au défi de rationaliser sa production, plutôt que de quémander de l’argent à l’Etat. En évitant ses 7000 fuites officiellement déclarées par an, la société économiserait déjà 4,5 millions de tonnes de pétrole. Soit plus de 900 millions d’euros par an.

Jeanne Cavelier, correspondante en Russie
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