Publié le 26 février 2016

EMPREINTE TERRE

Salon de l’agriculture : industriels et éleveurs main dans la main pour développer la filière bio

C'est dans un contexte de crise agricole aigüe que s'ouvre ce week-end le Salon de l’agriculture. Certains professionnels parviennent néanmoins à tirer leur épingle du jeu : ceux qui ont fait le choix du bio. La filière attire de plus en plus d’agriculteurs et séduit même au sein des géants de l’industrie comme Danone. Il y a dix ans, le groupe créait sa filiale 100% bio, Les 2 vaches, qui se lance aujourd'hui à l'assaut du marché espagnol. Récit d’une success story.

Vaches laitières normandes
Mychele Danyau / AFP

Sur l’exploitation d’Éric Lepage, située près de Saint-Lô en Normandie, 80 vaches paissent tranquillement. Leur lait, bio, trouvera preneur ; il est destiné à la marque Les 2 vaches. Quand celle-ci est venue toquer à la ferme de l’agriculteur en 2010, il a tout de suite été convaincu. 

Pourtant, quand il s’installe dans le village de Saint-Jean-des-Baisants en 1995, il est en "conventionnel". Formé à l’agriculture intensive, il applique ce qu’il a appris pendant cinq ans. Mais "je me suis rendu compte que j’étais beaucoup trop dépendant de mes fournisseurs (engrais, soja, pesticides...), que je produisais et travaillais beaucoup et qu’à la fin du mois il me restait peu de salaire et peu de temps", raconte-t-il. 

Le deal que lui propose Les 2 vaches change la donne. L’entreprise l’accompagne dans sa conversion vers l’agriculture biologique (diagnostic des sols, formation...) et s’engage à lui acheter son lait bio pour la production des produits laitiers de la marque. A l’époque, le bio représentait moins de 1% des surfaces agricoles cultivées en France. Et surtout, 40% du lait biologique ne trouvait pas de débouché. Le pari, au départ risqué, s’avère aujourd’hui fructueux. Contrairement à ses confrères, Eric Lepage ne connaît pas la crise. Il assure vendre son lait certifié bio 465 euros les 1000 litres contre 280 euros pour le lait conventionnel.

Les 2 vaches, de son côté, poursuit son bout de chemin, avec un chiffre d’affaires de 20 millions d’euros en 2014, 2 500 hectares d’exploitations converties ou en cours de conversion, 850 vaches, 25 agriculteurs accompagnés et un développement sur le marché espagnol depuis le 11 février dernier. 

 

Un "laboratoire" d’idées 

 

Derrière la marque au marketing décalé, incarné par deux vaches particulièrement bavardes, on trouve le leader mondial des produits laitiers frais, Danone. En 2001, le groupe rachète Stonyfield Farm, 3ème entreprise de produits laitiers outre-Atlantique, derrière Yoplait et Danone. En 2006, il lance sa déclinaison française, Stonyfield France, avec les produits Les 2 Vaches. L’entreprise fonctionne comme une PME indépendante, autour d’une équipe resserrée de 15 salariés. Mais avec la force de frappe du groupe. 

Un rachat avant tout stratégique pour Danone, qui veut se positionner aux États-Unis, et qui tombe à pic puisqu'à l’époque le groupe est obligé de renommer l’une de ses marques de yaourts – Bio devient Activia – pour lever une ambiguïté sur les bienfaits de son produit (liés au bifidus et non à l’origine biologique des produits). 

Avec Les 2 vaches, Danone se positionne donc plus légitimement sur ce marché de niche et se donne comme ambition de "sauver les fermiers bio". "On ne pouvait pas simplement proposer un nouveau produit, explique Christophe Audouin, directeur général de Les 2 vaches. Sinon, au vu des résultats des deux premières années, on aurait tout de suite arrêté. Il fallait aller plus loin, être plus consistant." 

La structure se pose en "laboratoire" pour Danone et anticipe les sujets agroalimentaires de demain. "Nous avons par exemple été les premiers à développer des préparations aux fruits sans additif et ainsi ouvert la voie à Danone, détaille Christophe Audouin. De même, sur le bien-être animal, Danone reprend certains de nos critères pour les appliquer à des fermes conventionnelles. Et sur nos contrats d’achat de lait, l’entreprise s’inspire de notre logique qui consiste à indexer pour partie le prix sur les coûts de la production de la ferme plutôt que sur les cours du lait. Tout cela nous a beaucoup crédibilisés". 

En dix ans, Les 2 vaches commence même à être rentable. L’entreprise a dégagé ses premiers bénéfices l’année dernière. Et a contribué à développer une communication plus accessible autour du bio. "Nous avons dépoussiéré ce segment. Et depuis un an, on se rend compte que le marché se développant, nous sommes en train de faire bouger les lignes stratégiques du groupe sur la filière bio", se félicite le directeur. 

 

2015, année record pour le bio 

 

L’agriculture biologique a en effet le vent en poupe, selon les derniers chiffres de l’Agence Bio, publiés jeudi 25 février. Les surfaces cultivées en agriculture biologique ont bondi de 17% en un an, pour atteindre 1,3 million d’hectares fin 2015. Sur cette seule année, 220 000 hectares sont passés en conversion. Même si cela ne représente encore que 5 % du territoire agricole, la France se place au troisième rang des pays européens producteurs de bio, derrière l'Espagne et l'Italie et devant l'Allemagne. 

Le nombre de producteurs bio a quant à lui progressé de 8,5% : ils sont désormais 28 725 et représentent près de 10% des emplois agricoles. L’Agence Bio estime le poids de cette filière à 100 000 emplois directs équivalent temps plein si l’on ajoute les salariés des entreprises de transformation et de distribution.

Et du côté des consommateurs, le marché du bio atteint désormais 5,5 milliards d'euros, avec des ventes en augmentation de plus de 10% en 2015. C’est particulièrement vrai pour le lait bio en bouteille, qui atteint 10% des ventes dans les rayons. "Nous sommes à un point de basculement qui va nous permettre de changer d’échelle, réagit Stéphanie Pageot, présidente de la Fédération nationale de l’Agriculture biologique (FNAB). Il y a un mouvement de fond avec de plus en plus d’agriculteurs qui veulent passer en bio, notamment de producteurs laitiers. L’objectif est d’arriver à construire un autre modèle économique et, dans ce sens, l’appui d’industriels comme Danone peut nous aider. Au-delà de leurs intérêts économiques, ils changent le regard sur l’agriculture biologique, qui souffrait d’une image plutôt négative et arriérée." 

L’agricultrice, installée en bio depuis 1998, reste toutefois vigilante car, dit-elle, "il ne faut pas retomber dans les mêmes travers que vit aujourd’hui l’agriculture traditionnelle. Il y a des progrès à faire en matière de relation commerciale, de lisibilité à long terme sur le partenariat, de transparence. Tout cela demande beaucoup de dialogue, de travail et de coopération." 

 

Des aides à l’agriculture bio menacées 

 

Autre sujet d’inquiétude : les aides à l’agriculture bio, insuffisantes compte tenu du boom des candidats à la conversion. L’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, la FNAB et le syndicat des transformateurs et distributeurs bio Synabio tirent ensemble la sonnette d’alarme et appellent à la mobilisation pendant toute la durée du Salon de l’agriculture, du 27 février au 6 mars.

"Un nombre croissant d’agriculteurs souhaitent passer à l’agriculture biologique et ce mouvement a été largement sous-estimé" par les pouvoirs publics, affirment-ils dans un communiqué. Dans plusieurs régions, comme dans le Centre et en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, les aides programmées pour la période 2015-2020 sont d'ores et déjà épuisées. Et dans d'autres, comme en région PACA, elles sont pour la première fois drastiquement restreintes ou plafonnées". Pour Stéphanie Pageot, "ce n’est pas le moment de freiner !"

Concepcion Alvarez
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