Publié le 19 février 2015

EMPREINTE SOCIALE

Démocratie participative : en Autriche, le Vorarlberg donne l’exemple

"Small is Beautiful", soutenait Ernst Friedrich Schumacher en 1973 dans son livre éponyme qui proposait de construire "une société à la mesure de l’homme". C’est ce que tente de bâtir le Vorarlberg, un petit land de 370 000 habitants situé à l’extrémité ouest de l’Autriche, en s’appuyant sur l’empowerment, une conception de la politique publique qui consiste à donner le pouvoir aux individus. La création en 1999 du Bureau des questions du futur a marqué un véritable changement dans la gouvernance du land. Entretien avec Manfred Hellrigl, le directeur de cette structure devenue un laboratoire de recherche de nouvelles approches du développement durable. 

Vue aérienne du Vorarlberg
Thierry Grun / Only World / only france

Novethic: Dans quelles circonstances le Bureau des questions du futur a-t-il été créé ?

Manfred Hellrigl: Au début des années 1990, le gouvernement a pris conscience qu’un fossé de plus en plus grand était en train de se creuser entre lui et la société. Nous étions alors confrontés à d’importants problèmes de pollution à l’ozone. Pour tenter d’y remédier, nous avons mis en place des campagnes destinées à influer sur les comportements de la population. Peine perdue. Les citoyens n’avaient aucune envie qu’on leur dise ce qu’ils devaient faire. Face à cet échec, nous avons recherché d’autres méthodes de travail. Celles qui ont émergé tournaient toutes autour de l’auto-organisation et de l’encouragement à la participation des citoyens. C’est ainsi qu’est né, en 1999, le Bureau des questions du futur qui a été doté de compétences transversales touchant à la fois à l’environnement, au social et à l’économie.

 

Novethic: Une de vos premières campagnes à succès a été l’opération "Fahr-rad" visant à encourager les déplacements à vélo…

Manfred Hellrigl: Oui, c’est à cette occasion que nous avons utilisé pour la première fois la démarche dite "appréciative" connue dans les pays anglo-saxons sous le nom d’appreciative inquiry. Renonçant à nous focaliser sur le problème (la pollution à l’ozone), nous avons repéré les initiatives les plus réussies en vigueur dans le land en essayant de comprendre les raisons de leur succès pour, ensuite, les essaimer. Aujourd’hui, le Vorarlberg est la région d’Autriche où les déplacements à vélo sont les plus développés.

 

Novethic: Quelles initiatives ont inspiré la création de ce Bureau ?

Manfred Hellrigl: Nous nous sommes inspirés des travaux du politologue américain Robert Putnam, qui a démontré que dans les régions ayant un fort capital social, la santé était meilleure, l’efficacité économique plus élevée et les tensions sociales plus faibles.

 

Novethic: La finalité principale du Bureau est d’encourager l’implication de la population…

Manfred Hellrigl: Tout à fait. Dans les années 1990, il est devenu très clair que l’Etat ne parviendrait plus à financer toutes les demandes de services et d’équipements émanant des citoyens. Si nous voulions maintenir un haut niveau de bien-être économique, les citoyens devaient s’impliquer et s’engager en faveur d’une société plus durable, plus solidaire et plus efficace. Nous ne cherchons pas à livrer des recettes toutes prêtes, mais à encourager les groupes locaux à développer leurs propres solutions selon le principe "Aide-toi, le land t’aidera". Nous avons encouragé notamment le bénévolat en créant une bourse qui met en relation volontaires et associations, ainsi qu’un manuel des associations.

 

Novethic: Quels sont vos principaux outils d’action?

Manfred Hellrigl: Nous cherchons à développer la prise de conscience des citoyens à travers des campagnes de communication et la publication de documents comme notre lettre d’information bimestrielle. Nous mettons à la disposition de la population des supports méthodologiques ainsi que des spécialistes ayant une expérience de la médiation de groupes.

Nous sommes le plus souvent saisis par des maires, comme celui de Langenegg – une commune rurale de 1000habitants – qui se plaignait de ne pas être assez soutenu par la population. Nous l’avons aidé à développer la participation citoyenne pour redonner vie à ce bourg qui s’éteignait lentement. L’accent a été mis, à la demande de la population, sur la création d’un véritable centre de village avec des équipements publics qui sont aussi des lieux de sociabilité. Langenegg, qui cumule les prix récompensant les initiatives environnementales, est aujourd’hui la commune du Brengenzerwald qui connaît la plus forte croissance démographique.

 

Novethic: Comment procédez-vous pour encourager la participation des citoyens?

Manfred Hellrigl: Il faut en finir avec les politiques top-down qui sont inefficaces. Et développer l’empowerment des populations. Nous ne cessons de mener des recherches pour découvrir de nouvelles méthodes de dynamisation de l’engagement citoyen. Les conseils de sages, introduits dans le Voralberg en 2006, sont l’un de nos outils les plus étonnants. Douze habitants sont choisis au hasard dans un territoire donné. Ils siègent ensemble dans un conseil de sages pendant une journée et demie, accompagnés d’un animateur chargé de faciliter l’intelligence collective. Ces personnes, qui n’ont jamais été consultées, s’écoutent, réfléchissent ensemble et trouvent le plus souvent des solutions à des problèmes d’intérêt général sur lesquels butaient les politiques.

Il y a quelques années, nous avons organisé un conseil de sages à Bregenz (la capitale du land) portant sur un projet de rénovation urbaine visant à relier le centre-ville au lac de Constance. Il n’a fallu que trente minutes aux membres du conseil des sages pour découvrir le point faible du projet dessiné par les architectes et suggérer une autre solution. Connaissez-vous cette maxime d’Einstein  "Un problème créé ne peut être résolu en réfléchissant de la même manière qu’il a été créé" ?

Propos recueillis par Eric Tariant
© 2017 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Voir nos offres