Publié le 18 septembre 2015

EMPREINTE SOCIALE

En France, le potentiel professionnel des autistes reste sous-exploité

Les autistes Asperger et de haut niveau ont beaucoup à donner au monde de l'entreprise. Leurs capacités de travail, leur intelligence et leur souci du détail font de ces personnes handicapées des salariés très productifs. Un potentiel qui reste largement ignoré en France. Faute d'information ou victimes de leurs préjugés, les employeurs hexagonaux rechignent encore à intégrer ces profils particuliers. Pourtant, des solutions existent.

Un autiste Asperger salarié dans une entreprise.
Daniel Reinhart / AFP

" Un gâchis énorme ". Philippe Bouchard résume ainsi la situation des autistes Asperger et de haut niveau. Le responsable de la mission handicap du groupe Randstat France se désole : "alors que les entreprises françaises ne cessent de clamer qu'elles recherchent des compétences pointues, on passe à côté de formidables compétences".

A la décharge de ces employeurs potentiels, il n'est pas aisé de repérer ces talents hors normes. " Les autistes mettent tous les savoir-faire au même niveau. Une personne qui sort de polytechnique ou de l'école des mines peut afficher sur son CV qu'elle sait faire une recherche sur Google ou des photocopies ", détaille Philippe Pouchard.

Ces difficultés à hiérarchiser les compétences et à se " vendre " lors d'un processus de recrutement peuvent transformer un entretien d'embauche en entretien d'embûches. Pour David Forien, la difficulté réside surtout dans le fait de trouver LA bonne entreprise, c'est à dire une structure assez souple pour intégrer ces profils atypiques.

Pour celui qui fut l'un des créateurs de l'association "Talents d'as", qui s'est donnée pour mission de trouver du travail aux personnes atteintes de troubles autistiques, " les règles et les repères d'une entreprise peuvent créer un cadre potentiellement accueillant pour des autistes Asperger et de haut niveau ".

 

De précieuses compétences

 

Selon Clémence Petit, une psychologue spécialisée dans l'accompagnement des autistes en milieu professionnel, les personnes présentant ce handicap – 80 % des cas diagnostiqués sont des hommes – ont de sacrées qualités professionnelles à faire valoir. "Ils sont pour la plupart extrêmement loyaux. Et honnêtes. Leurs capacités de mémorisation sont hors normes, au point d'en faire de véritables encyclopédies. Ils sont rationnels, méticuleux, ont la plupart du temps le souci du détail. Ils n'aiment pas non plus les pauses-cafés ou cigarettes du fait de leur capacité à s’absorber dans une tâche et de leur difficulté à sociabiliser avec leurs collègues ".

Mais si les autistes Asperger et de haut niveau présentent des capacités à même de séduire leur hiérarchie, la vie quotidienne avec leurs collègues de travail ne va pas sans difficultés.

 

Informer les salariés sur l'autisme

 

En cause notamment, leur manière très directe de s'adresser aux autres." Ils peuvent rapidement devenir blessants car ils sont maladroits. Ils n'hésitent pas à faire des réflexions sur votre prise de poids ou sur le fait que vous avez une sale tête après une nuit trop courte. Ils ne cherchent pas à vexer. Ils constatent simplement des faits ", souligne Clémence Petit. D'où l'importance d'informer les salariés sur l'autisme avant l'embauche effective d'une personne atteinte par ce handicap, que les spécialistes attribuent à la combinaison de certains facteurs génétiques et à une exposition précoce à des polluants.

Pour la psychologue, les collègues de travail d'un autiste doivent être capables de faire face à quelqu'un " supportant mal l'incompétence, pouvant présenter des troubles obsessionnels du comportement, ayant un mécanisme de pensée très centrée sur elle-même, qui présente des difficultés à détecter les comportements non-verbaux de communication, qui ne vient pas demander de l'aide et qui ne perçoit ni l'humour ni le sarcasme ".

 

Adapter le cadre de travail

 

Pour être efficace, un autiste doit évoluer dans un milieu professionnel adapté. C'est particulièrement vrai d'un point de vue sensoriel. " Ils ont du mal à filtrer les bruits et en particulier les voix. De ce fait, ils peuvent donc passer à côté d'une information importante " détaille David Forien. " Ils sont également hypersensibles au bruit, notamment aux sons métalliques. Ils entendent également les crépitements des néons. Il leur faut donc éviter la lumière directe et leur proposer, si possible, des casques antibruit ".

L'adaptation au cadre de travail doit également passer par la mise en place de procédures précises. Pour Frédéric Dorien, " il faut adapter le profil de poste avec des éléments tangibles de compréhension pour les Aspergers. C'est également vrai pour les processus. Par exemple faire travailler un non-autiste en binôme avec un autiste que celui-ci ne supporte pas. Ils ont également la sensation que leur travail, une fois terminé, n'a pas à être modifié. Or la réalité professionnelle n'est pas celle-là. Ils ont également besoin d'aide dans leur gestion du temps et de leurs priorités car ils sont capables de s'immerger totalement pendant des heures dans l'accomplissement d'une tâche qui n'est pas prioritaire ".

Hélène Chambefort est directrice des archives de l'INSERM, l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale. L'une des membres de son service est atteinte d'Autisme. " Il faut être capable de s'adapter, précise-telle. Par exemple, ne pas donner de nouvelles tâches à accomplir dans les périodes compliquées "

 

Des dizaines de milliers de Français concernés

 

Selon l'OMS, 1 % de la population mondiale est atteinte de trouble du spectre autistique. 1/7e de cette population est atteinte du syndrome Asperger. Ramené à la population française, cela signifie qu'au moins 100 000 personnes sont concernées.

Or selon plusieurs associations spécialisées dans l'accompagnement professionnel de ces handicapés, seulement ... 1 % des autistes de haut niveau ont à ce jour un emploi, alors que 50 à 70 % d'entre eux seraient à même de travailler.

La reconnaissance de leurs capacités professionnelles restent aujourd'hui à construire.

 

* Propos recueillis lors d'une conférence sur les relations entre l'autisme et l'entreprise le 2/4/2015 dans les locaux du groupe IGS.

Antonin Amado
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