Publié le 09 juillet 2015

EMPREINTE SOCIALE

Exposition chimique des salariés : Technicolor condamnée, Samsung s'excuse publiquement

La délocalisation de l’industrie électronique dans les pays asiatiques pose de nombreux problèmes environnementaux et sociaux. Deux affaires ont récemment remis en cause le droit des industriels à utiliser des produits hautement toxiques. Technicolor (ex-Thomson) a ainsi été condamnée par la justice taïwanaise à verser 16 millions d’euros aux victimes. Et Samsung poussée à présenter des excuses publiques et à dédommager ses ouvriers en Corée du Sud. Des avancées symboliques. 

Des employés d'une usine de semi-conducteurs en Corée du Sud appartenant à Samsung.
Choi Jae-Ku / AFP

"Le faible coût des smartphones est compensé par des conditions de travail qui sacrifient des ouvriers en Chine, au Vietnam et en Corée du Sud. Nous avons le pouvoir de stopper cela." C'est par cet appel à la conscientisation des consommateurs que Jeong-ok Yoo Kong, une chercheuse de l'association Sharps (Supporters for the Health And Rights of People in the Semiconductor Industry) a conclu la 14ème Conférence internationale sur l'histoire des sciences en Asie orientale.

Les experts réunis à Paris cette semaine sont revenus sur deux affaires emblématiques qui concernent Samsung et Technicolor (ex-Thomson). Conditions de travail inhumaines, exposition à des produits toxiques, pollution des sols : l’industrie électronique, qui s’est largement délocalisée dans les pays asiatiques, fait régulièrement l’objet d’attaques. Mais les associations de défense des travailleurs et les ONG environnementales ont réussi à faire pression sur les deux multinationales. 

Après dix-sept ans de lutte, les ouvrières taïwanaises employées dans des usines de fabrication de téléviseurs ont ainsi obtenu une première victoire. L’entreprise française Technicolor (ex-Thomson) et deux de ses filiales ont été condamnées pour avoir sciemment exposé ces ouvrières à des solvants toxiques affectant leur santé, et entraînant parmi elles de nombreux cas de cancers. La firme devra verser 16 millions d’euros d’indemnités aux victimes.

Le verdict a été prononcé le 17 avril dernier par un tribunal de Taipei et pourrait faire jurisprudence dans les affaires de pollution industrielle impliquant des multinationales.

 

1 572 cas de cancers et 200 décès

 

L’usine RCA (Radio Corporation of America), dans laquelle travaillaient les 529 plaignantes, a été rachetée en 1986 par General Electric, puis cédée deux ans plus tard au groupe français Thomson-CSF, aujourd’hui Technicolor. Ce-dernier a fermé les usines de Taïwan en 1992.

Pendant cette période, le tribunal a constaté que RCA avait enfreint la réglementation sur les solvants organiques et le plomb : pas de ventilation appropriée, pas de port de masques, des contrôles insuffisants et aucun suivi médical régulier. Sur la base de différentes études épidémiologiques, il a estimé que l’exposition à ces produits toxiques, 31 exactement selon les experts, avait affecté la santé des travailleurs. 1 572 cas de cancers ont été détectés parmi les ouvrières, dont plus de 200 ont entraîné la mort.

"Quand je travaillais à RCA, témoigne l’une des anciennes ouvrières, mon nez saignait souvent, sans raison. J’ai eu deux enfants morts nés. Personne ne nous a jamais dit que nous utilisions des produits chimiques dangereux. Aujourd’hui, ma meilleure amie est morte du cancer des poumons et moi, depuis 1997, j’ai un cancer du rhinopharynx."

 

Pas de reconnaissance des liens de cause à effet par Technicolor

 

Par ailleurs, la cour a également démontré que l’usine avait pollué l’eau de la nappe phréatique avec ces solvants, contaminant là encore les ouvriers qui l'utilisaient pour leur consommation quotidienne, pour faire la cuisine et pour leur toilette. "Durant la même période, les cadres de l’usine prenaient soin d’acheter de l’eau en bouteille pour leur consommation personnelle", peut-on lire dans le compte-rendu du tribunal.

Malgré une décision qui leur est favorable, les plaignantes ont choisi de faire appel. Elles demandent une indemnisation plus importante mais surtout, elles souhaitent que General Electrics rejoigne le banc des accusés.

De son côté, Technicolor, qui a également fait appel, souhaite elle aussi voir reconnaître la part de responsabilité de l’entreprise américaine : "On a hérité d’une usine avec des problèmes, il serait normal que General Electrics prenne en charge une partie des indemnités". Sur le fond, la firme française ne reconnaît pas les liens de cause à effet entre l’exposition aux solvants et l’apparition de cancers. La bataille des ouvrières taïwanaises est donc loin d’être finie.

 

Des excuses publiques de la part de Samsung…

 

En Corée du Sud, ce sont les ouvriers de Samsung qui se battent pour obtenir réparation. Après le décès de deux jeunes femmes atteintes de leucémie, il y a huit ans, décès reconnus par la justice comme des "accidents industriels", un mouvement de contestation s’est levé, porté notamment par l’association Sharps.

Cette mobilisation a réussi à faire plier le leader mondial des smartphones. En mai 2014, il s’est publiquement excusé : "Nous regrettons qu'une solution à cette question délicate n'ait pas été trouvée dans de plus brefs délais, et nous aimerions saisir cette occasion pour faire part de nos plus sincères excuses aux personnes touchées par la maladie". Des excuses qui ont fait la Une des journaux sud-coréens.

Quelques mois plus tard, Baek Soo-hyun, le responsable en charge des négociations avec les ONG et les syndicats représentant les ouvriers, a annoncé que "Samsung Electronics dédommagera toutes les familles des salariés (…) morts d’une leucémie, ainsi que ceux qui se battent contre cette maladie et d’autres incurables." Le géant de l’électronique n’a cependant pas reconnu, lui non plus, le lien entre les conditions de travail dans ses usines et les cas de cancers chez ses ouvriers.

 

… mais des indemnisations trop restrictives

 

Des négociations sont en cours depuis décembre sur le dédommagement proposé par la firme au titre de la "solidarité avec ses ouvriers et leurs familles". "Mais l’offre de Samsung est assortie de conditions tellement strictes que la plupart des victimes ne seront pas indemnisées", déplore Jeong-ok Yoo Kong de Sharps. Reprenant les calculs d’un magazine sud-coréen, l’association estime que sur les 163 victimes, 107 seraient d’ores et déjà exclues des compensations au vu des critères imposés.

Concepcion Alvarez
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