Publié le 22 octobre 2015

EMPREINTE SOCIALE

Marylise Léon (CFDT) : "Ne pas s'intéresser au climat, ce serait faire l'autruche sur les mutations de l'emploi à venir"

Si l’on entend plus volontiers les entreprises s’exprimer en amont de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques à Paris (COP21) à propos de leurs engagements climatiques, leurs salariés - et plus globalement les travailleurs - ont moins souvent la parole. Pourtant, ce sont eux qui vont devoir opérer les mutations exigées par la transition énergétique et écologique qui va devoir être menée. Avec des conséquences sur leur emploi. Les syndicats s’intéressent donc à la question climatique, à l’instar de la Confédération française démocratique du travail (CFDT). Entretien avec Marylise Léon, secrétaire nationale de la CFDT.

Marylise Léon, secrétaire nationale de la CFDT.
Anne Bruel

Novethic. Le climat est-il un combat syndical ?

Marylise Léon. Ce n'est pas le sujet sur lequel nous sommes considérés comme le plus légitime. Certains militants nous posent d'ailleurs la question. Mais c'est un peu le cas de tous les sujets sociétaux en fait, comme la question des réfugiés par exemple. Or nous considérons que nous sommes spécialistes du travail en premier lieu mais que nous ne pouvons pas nous affranchir du contexte dans lequel nous évoluons. Nous avons des responsabilités et des engagements concernant le respect des équilibres sociétaux, du vivre ensemble. Le changement climatique modifie cet environnement, le modèle de développement que l'on porte et l'emploi au sens large. C'est donc une question que nous devons traiter. Ne pas s'intéresser aux changements actuels, comme le climat, c'est un peu faire l'autruche. Ce n'est pas parce que nous ne voulons pas voir les problèmes qu'ils n'existent pas ou qu'ils disparaîtront. Nous intégrons d'ailleurs plus généralement la question du développement durable dans notre réflexion syndicale depuis une vingtaine d'années maintenant.

 

Novethic. Est-ce audible auprès des travailleurs, dans un contexte où les préoccupations immédiates sont davantage tournées vers la précarité, le chômage, le pouvoir d'achat, etc ?

Marylise Léon. En tant que citoyen, oui. Et dans certains pays, des salariés vivent déjà les effets du dérèglement climatique avec les catastrophes naturelles qui affectent directement leur travail. Mais il est vrai qu'en France, cela est sans doute perçu différemment, car l'urgence n'est pas la même. Le fait que ce sujet soit porté par un syndicat n'est donc pas forcément évident de prime abord. Cependant, nous travaillons à rendre cette question concrète pour les travailleurs. Sur la question du pouvoir d'achat par exemple, nous expliquons que ce qui est bon pour le climat (grâce à la rénovation thermique des bâtiments notamment) peut aussi être bon pour le portefeuille. Nous utilisons aussi le levier de l'épargne salariale et de l'ISR (investissement socialement responsable) à travers le Comité intersyndical de l'épargne salariale (CIES), qui labellise les fonds qui gèrent l'épargne salariale. C'est un moyen très pédagogique et très concret pour montrer que les salariés/citoyens ont un levier d'action sur le financement de la transition écologique. Plus globalement, l'une de nos valeurs fondatrices est l'émancipation des salariés. Pour qu'ils puissent évoluer de façon autonome, nous avons besoin de faire un travail de pédagogie et de construire avec eux les mutations qui vont découler du changement climatique. Souvent, le salarié est mis devant le fait accompli d'une restructuration, d'une fermeture d'usine, etc. Là, il est possible d'anticiper car nous savons que nous allons devoir adapter les métiers - certains vont disparaître, d'autres vont voir le jour mais tous devront évoluer -, les secteurs et les territoires à cette nouvelle donne.

 

"Remettre en cause le nucléaire, cela prend du temps"

 

Novethic. Cette mutation des emplois qui s'inscrit dans la transition énergétique et écologique était justement au menu de la conférence sociale du début de semaine, qui intégrait d'ailleurs pour la première fois la question environnementale. Par quel bout la prendre ?

Marylise Léon. Déjà, il faut savoir que ce n'est pas un sujet qui, jusqu'à présent du moins, était intégré au dialogue social, mis à part dans certaines entreprises qui doivent réfléchir de façon urgente à leur reconversion. Pour beaucoup d'entreprises, la question environnementale est d'ailleurs davantage assimilée à de nouvelles contraintes plutôt qu'à des opportunités d'innovation ou de compétitivité. Nous avons cette réflexion dans certaines instances, comme le bureau du Conseil National de l'Industrie, ou au Conseil Economique, Social et Environnemental et certaines branches professionnelles, mais nous n'en sommes qu'au début. Et nous devons connecter toutes ces réflexions au lieu de fonctionner en silo comme nous faisons actuellement. Ce que l'on sait, c'est que le solde devrait être plutôt positif entre les nouveaux emplois et les emplois détruits. Mais ce qui émerge aussi, c'est la question du contenu de ces emplois, de leur qualité et des compétences requises. Et pour l'instant nous manquons de données. Ce que nous pressentons aussi c'est que, plutôt que de raisonner uniquement en termes de grands secteurs impactés comme les bâtiments, les transports ou la production énergétique, il faudrait intégrer la dimension territoriale de ces mutations. C'est par exemple ce qui a été fait par Fondaterra et Syndex sur la perspective du Grand Paris (étude ECECLI, Evolution Compétences Emplois Climat Ile-de-France). Ces cabinets ont étudié les secteurs qui vont devoir réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, le nombre d'emplois impactés, les métiers qui vont disparaître et les reconversions possibles mais aussi les passerelles qui peuvent exister entre les métiers actuels et les nouveaux métiers. Un travail tentaculaire, mais je ne vois pas comment nous pourrions faire l'économie de cette réflexion dans l'ensemble des territoires. Je pense par exemple à la région Rhône-Alpes qui est aujourd'hui l’un des bassins majeurs de la pétrochimie. C'est maintenant qu'elle doit se poser la question de l'avenir de ces sites.

 

Novethic. Lors de la conférence sociale, la question de la formation professionnelle pour aider les travailleurs à s'insérer dans le mouvement de la transition énergétique et écologique a fait consensus. Mais est-ce suffisant ? Et comment passer à la vitesse supérieure ?

Marylise Léon. Nous avons besoin d'une impulsion politique. Celle-ci est partiellement portée par la loi de transition énergétique qui aborde un certain nombre de grands principes et d'objectifs ambitieux. Mais là encore, c'est toute l'orchestration qu'il faut mettre en œuvre. Nous attendons d'ailleurs la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE), qui nous permettra de savoir si on tient le bon cap. La question du dialogue social, pour accompagner les reconversions d'entreprises touchées par les mutations énergétiques et écologiques, est essentielle. Je pense par exemple à une plateforme pétrochimique. Si la direction annonce trois ans auparavant sa décision de fermer l'usine aux salariés, cela permet de travailler à l'après, en réfléchissant ensemble au projet de reconversion du site, aux possibilités de reclassement, aux besoins de formations. En tant que syndicat, nous avons deux possibilités : on peut rester arc-bouté sur un modèle du passé et se mettre en grève pour maintenir coûte que coûte l'activité, ou on peut se mettre autour de la table et réfléchir à un projet alternatif mêlant préoccupations écologiques, sociales et économiques... Après, quand il faut remettre en question tout un modèle de production, comme le nucléaire, cela prend du temps. Nous ne sommes pas pour le tout nucléaire mais la temporalité affichée par le gouvernement (réduction de la part du nucléaire dans le mix énergétique de 75% à 50% d'ici 2030) nous semble trop courte pour opérer une transition professionnelle sereine pour les travailleurs du secteur.

 

"Les travailleurs doivent pouvoir faire face aux évènements climatiques"

 

Novethic. La COP21 va s'ouvrir dans quelques semaines maintenant près de Paris. Cette fois, c'est l'avenir des travailleurs du monde entier qui est en jeu. Pourtant, comme vous l'avez dénoncé avec la Confédération Syndicale Internationale, le social est peu présent dans le texte négocié par les Etats. Vous avez notamment bataillé pour inscrire la notion de "transition juste" dans le texte de négociation, ce qui est le cas dans la dernière version de 34 pages présentée cette semaine à Bonn. Mais que recouvre cette "transition juste" ?

Marylise Léon. Il n’existe pas de solution standard pour une transition juste. Chaque pays et chaque région ont besoin d’un plan économique adapté. Dans nos pays, la transition juste est liée à la question des transitions professionnelles dont nous venons de parler. Dans les pays en développement, il s'agit de faire de la question climatique un levier pour développer les droits sociaux. Dans ces pays, qui sont aussi les plus vulnérables au changement climatique, une protection sociale est par exemple absolument nécessaire pour que les travailleurs puissent faire face aux événements climatiques extrêmes qui peuvent détruire leurs usines ou leurs récoltes par exemple. C'est notamment pourquoi, au nom de la solidarité Nord/Sud, nous préconisons aussi d'utiliser une part du Fonds vert à la formation professionnelle dans les pays du Sud. Et en France, par exemple, d'orienter les 150 000 formations qui vont être réservées en 2016 aux chômeurs vers les métiers de la transition écologique notamment. Mais si nous faisons pression, par notre mobilisation, pour faire entendre ces messages, nous ne sommes pas négociateurs de ce texte international.

 

Novethic. En amont de cette COP21, on a l'impression d'avoir peut-être plus entendu les entreprises, qui ont multiplié les déclarations de bonnes intentions climatiques, que les syndicats. Or ces engagements peuvent entraîner un virage stratégique des entreprises qui les prennent et des implications sur le travail de leurs salariés. Selon vous, ces derniers ont-ils été suffisamment associés à ces engagements ?

Marylise Léon. Je n'ai effectivement pas connaissance d'engagement d'entreprises qui auraient mentionné la co-construction de ces engagements avec les salariés. On peut le regretter. Mais nous comptons sur nos équipes, dans les entreprises, pour qu'elles soient vigilantes sur la mise en œuvre de ces objectifs, c'est-à-dire sur les bilans carbone, l'efficacité énergétique, le respect des règlementations actuelles et futures sur les émissions de carbone ou les plans de déplacements d'entreprise. C'est aussi pour cela que nous nous sommes battus pour avoir des représentants des salariés dans les conseils d'administration des entreprises et que nous demandons à ce que l'environnement soit un sujet traité par les instances de représentation du personnel. Nous comptons sur eux pour questionner les décisions stratégiques - dont la prise en compte du climat fait partie - pour obtenir la transparence des informations sur cette question.

Propos recueillis par Béatrice Héraud
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