Alors que trois millions de personnes meurent chaque année dans le monde à cause du travail, la France fait figure de mauvais élève en Europe. Entre un décompte lacunaire, le sous-effectif des inspecteurs du travail, des sous-traitants sous pression et une moindre protection des salariés, les facteurs de cette "hécatombe invisible" sont multiples. Deux experts appellent l'État à mettre en place des garde-fous et à responsabiliser les donneurs d'ordre.

Trois millions. C’est le nombre d’individus qui meurent chaque année d’accidents et de maladies liés au travail, selon une nouvelle étude publiée le 26 novembre par l’Organisation internationale du travail (OIT) à l’occasion du 23ème Congrès mondial sur la sécurité et la santé au travail. Un chiffre en augmentation de 5% depuis le dernier rapport de l’organisme, datant de 2015. "Une majorité de ces décès liés au travail, soit 2,6 millions de victimes, sont dus à des maladies professionnelles. Les accidents du travail représentant 330 000 décès supplémentaires", selon l’analyse de l’OIT.
Parmi les trois principales causes de décès se trouvent les maladies circulatoires, les tumeurs malignes et les maladies respiratoires. Les hommes sont les plus nombreux à mourir au travail et certains secteurs sont particulièrement touchés à savoir l’agriculture (représentant un mort sur trois), la construction, la sylviculture, la pêche et l’industrie manufacturière. Si l’Asie et le Pacifique concentrent plus de 60% des décès dans le monde, la France fait figure de mauvais élève en Europe

"Silence des ouvriers meurent"


Les dernières données d’Eurostat, même si elles sont à prendre avec précaution tant les bases de données nationales diffèrent, pointent le très mauvais classement de la France en la matière. En 2021, selon le ministère du Travail, chaque jour plus de 100 travailleurs étaient gravement blessés et deux mourraient. La France "s’illustre par un nombre important d’accidents du travail et de mortalité", résume pour Novethic Véronique Daubas Letourneux, sociologue et autrice du livre Accidents du travail. Des morts et des blessés invisibles.
Rendre visible ceux qui meurent dans l’indifférence, c’est justement l’objectif de Mathieu Lépine, ce professeur d’histoire-géographie qui anime un compte Twitter sur le sujet avec cette phrase choc "Silence des ouvriers meurent". Un travail de longue haleine où les drames défilent : un dépanneur tué le 27 novembre en Haute-Garonne, happé entre un bus et une dépanneuse, un ouvrier qui décède après une chute mortelle de dix mètres depuis le toit d’un hangar sur lequel il intervenait le 25 novembre à Saint-Nazaire, une salariée des vergers du domaine de Moismont sur la côte picarde qui meurt après que son écharpe s’est retrouvée coincé dans un rouleau le 20 novembre… Une liste qui rend compte d’un fait social majeur mais qui est aujourd’hui un angle mort de l’État, pointe Mathieu Lépine auteur du livre L’hécatombe invisible. Enquête sur les morts au travail.

Un cocktail explosif


"Plusieurs organismes recensent les accidents du travail comme la Caisse nationale d’assurance maladie, la mutualité sociale agricole ou l’Enim, le régime social des marins… mais personne ne compile ces données", explique Mathieu Lépine à Novethic. Et il y a des trous dans la raquette, notamment pour les indépendants. "Les livreurs à vélo par exemple, qui sont en général des autoentrepreneurs, ne sont pas comptabilisés dans les statistiques des accidents du travail", abonde Véronique Daubas Letourneux. 
Si l’État a récemment lancé une grande campagne publicitaire en septembre 2023 pour améliorer la prévention des accidents du travail, les experts attendent des mesures plus concrètes sur le terrain avec un objectif prioritaire : la responsabilité des donneurs d’ordre. "Aujourd’hui on a une cascade de sous-traitance, la responsabilité des employeurs se dilue", pointe Mathieu Lépine. "Les sous-traitants sont mis sous pression pour obtenir des marchés et font des économies sur les moyens de prévention", ajoute la sociologue. Un cocktail d’autant plus explosif que les inspecteurs du travail sont en sous-effectif.

Pour remédier à cette dramatique situation, Véronique Daubas Letourneux appelle à mettre en place des garde-fous qui passeront aussi par une réorganisation du travail. Car les réductions d’effectif, la pression sur les délais de production, génèrent "une impossibilité des travailleurs à protéger leur santé". "Les accidents ne surviennent pas par hasard, ce sont des causes structurelles", insiste Mathieu Lépine. Des vœux qui pourraient bien rester pieux tant la tendance actuelle ne semble pas être celle-ci. Le gouvernement prévoyait le mois dernier d’alléger l’indemnisation des accidents du travail. Face à la pression des syndicats et de plusieurs associations, il a finalement rétropédalé. 

Marina Fabre Soundron 


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