Publié le 06 juin 2023

SOCIAL

ChatGPT, TikTok, Facebook : les modérateurs de contenu créent leur premier syndicat au Kenya

Ils sont invisibles et pourtant leur rôle est essentiel. Au Kenya, loin des sièges sociaux des grandes entreprises de la tech, les modérateurs de contenu œuvrent pour garantir aux internautes une navigation sécurisée sur les réseaux sociaux, parfois au prix de leur santé. Charge mentale, salaire minime, licenciements à répétition : pour améliorer leurs conditions de travail, ils ont créé le premier syndicat africain de la profession.

Syndicat moderateurs contenus reseaux sociaux meta kenya TONY KARUMBA AFP
En mars 2023, plusieurs dizaines de modérateurs de contenu ont déposé plainte au Kenya contre Sama et Meta, la société mère de Facebook, pour licenciement illégal présumé.
TONY KARUMBA / AFP

C’est une première. Le 1er mai dernier, près de 200 employés œuvrant dans l’ombre des géants de la tech OpenAI, Meta ou encore ByteDance - respectivement propriétaires de l’agent conversationnel ChatGPT et des réseaux sociaux Facebook et TikTok - ont annoncé la création d’un syndicat africain des modérateurs de contenu. Employés par des entreprises sous-traitantes, ils réclament une revalorisation de leurs conditions de travail, qu’ils estiment "indignes".

Les modérateurs ont en effet pour mission d’analyser un grand nombre de publications afin d’éliminer les contenus problématiques, décrivant des scènes de pédophilie, de meurtre, de torture ou encore d'inceste, parfois pour moins de deux dollars de l’heure. Une prestation impliquant une lourde charge mentale, allant pour certains employés jusqu’à un état de stress post-traumatique. "De TikTok à Facebook, ces personnes sont confrontées aux mêmes problèmes. Contenus toxiques, absence de soins de santé mentale, travail précaire - il s'agit de défaillances systémiques dans la modération des contenus", insiste auprès du Time Martha Dark, Codirectrice de Foxglove, une association soutenant les salariés dans leurs procédures.

Un sous-traitant au cœur des controverses

Car la création du syndicat n’a rien eu d’un long fleuve tranquille. En 2019, Daniel Motaung, modérateur de contenu pour le compte de Facebook avait déjà tenté de lancer un mouvement de grève et de former un premier syndicat nommé Alliance. Alors employé par Sama, entreprise kényane spécialisée dans la modération pour les géants de la tech, qui affirme fournir un "travail digne aux personnes qui en ont besoin", sa démarche se solde par un licenciement.

Deux ans plus tard, Daniel Motaung porte plainte contre son employeur, mais également contre Meta, pour dénoncer des conditions de travail mettant en danger la santé et la sécurité des travailleurs. Une procédure judiciaire suivie en mars 2023 par la plainte de près de 190 salariés, toujours contre Sama, pour licenciement "illégal car sans justification" selon les informations de l’AFP, alors que la société remerciait à nouveau 260 employés.

Vers une professionnalisation de la modération

Début 2023, Sama était par ailleurs au cœur d’une enquête menée par le Time concernant son contrat avec OpenAI, entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle, à l’origine de ChatGPT. Des modérateurs kenyans avaient révélé au média américain avoir dû passer en revue des milliers de textes violents afin de développer le mécanisme de sécurité du chatbot, sans réel accompagnement psychologique. "C'était de la torture", témoignait l’un d’entre eux au magazine. Un travail de fourmi qui a laissé les travailleurs traumatisés. Ces derniers ont ainsi annoncé leur volonté de rejoindre à leur tour le syndicat.

Les salariés appellent désormais à une meilleure reconnaissance de leur profession. "Actuellement, les modérateurs sont considérés comme des sortes de citoyens de seconde classe alors que la modération est le cœur du business des plateformes", regrette Daniel Motaung dans une interview accordée à France Culture en février 2023. "Je crois profondément qu’une fois que la modération sera professionnalisée, nous serons en mesure d’être sûr qu’il y a moins d’exploitation, de moins en moins de modérateurs qui développent des symptômes de stress post-traumatiques car les réseaux sociaux seront devenus un lieu sûr."

Florine Morestin


© 2023 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

SOCIAL

Conditions de travail

Santé et sécurité au travail sont deux dimensions importantes de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises). Dans les usines du monde, les conditions de travail sont souvent très difficiles. Les consommateurs prennent progressivement conscience du coût humain auquel sont obtenus les produits qu’ils achètent.

Greve Apple Store Opera sortie Iphone 15

Le lancement de l'iPhone 15 perturbé par la grève des salariés : "Nous demandons un meilleur partage des richesses"

Le ton monte dans les Apple Store. Alors que des clients se pressent pour acheter le nouvel iPhone 15, des dizaines de salariés font le piquet de grève devant les magasins pour demander une revalorisation de salaire. Inflation grimpante, dégradation des conditions de travail, sommes records perçues...

Nouveaux mots travail pexels

Ressentéisme, Quick quitting, Act your wage... Cinq mots d'un monde du travail en pleine mutation

Depuis quelques mois, les néologismes se multiplient pour traduire les mutations en cours dans le monde du travail. Propulsés par les réseaux sociaux, ces phénomènes manifestent l’envie de nombreux salariés de faire bouger les lignes au sein de leurs entreprises, en réponse au contexte économique....

Louq quitting tiktok

Loud quitting : la génération Z démissionne en direct sur TikTok

Après la grande démission et le conscious quitting, les salariés s’emparent d’une nouvelle stratégie pour bousculer le monde du travail : le loud quitting. Le phénomène, qui consiste à exposer ouvertement son insatisfaction face à ses conditions de travail, concernerait un travailleur sur cinq dans...

Fin teletravail Jason Strull sur Unsplash

La fin de l’âge d’or du télétravail et le début du RAB, "retour au bureau"

Le leader du télétravail, Zoom, qui demande à ses salariés de retourner au bureau, Amazon qui envoie des lettres de rappel aux récalcitrants et grévistes désireux de rester en télétravail, Google qui conditionne la performance du salarié sur sa présence au bureau... Les groupes américains battent le...