Publié le 01 juillet 2022

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Un lanceur d’alerte révèle les secrets de la fabrique d’intox, carburant du lobbying d’influence

Certains journalistes se mettent au service de la communication d’entreprise mais quand elle dérive vers du lobbying où de faux contenus journalistiques servent à influencer des vrais débats, c’est une autre affaire. Julien*, l’un de ces journalistes fantômes, a décidé de lancer l’alerte après avoir écrit des centaines de contributions sous des prêtes noms divers et variés. Objectif : défendre telle ou telle industrie, décrédibiliser telle autre. Son commanditaire aux méthodes d’espion s’appelle Avisa Partners qui assume faire "de l’influence par une stratégie de contenus".

Manipulation lobbying istock
Pour le journaliste Fabrice Arfi qui a enquêté sur ce phénomène, il s'agit d'une "énorme opération de manipulation et de trucage du débat public."
Istock

Une enquête de Mediapart dévoile les méthodes d’Avisa Partners, fournisseur d’intelligence économique pour des clients prestigieux comme les grandes entreprises françaises mais aussi des pays comme le Congo-Brazzaville ou le Kazakhstan, voire des multinationales qui ont besoin de redorer leur image, par exemple le géant de la chimie Bayer qui voudrait revaloriser les OGM sur le marché européen. Elle a été rendue possible par la confession que le "journaliste fantôme" Julien Fomanta-Rosat a publié dans Fakir, le journal du député Francois Ruffin.

Le lanceur d’alerte met à jour les souterrains de l’influence digitale. Pas de contrats officiels avec des entreprises mais des commandes anonymes par mail émanant d’une société Maelstrom Media, basée à Bratislava où n’existe qu’une boite aux lettres. Le brief est bref : un thème et un objectif éditorial, par exemple :  vanter le savoir-faire nucléaire français d’EDF. 595 fois Julien Fomanta-Rosat s’est lancé sur ces thèmes qu’ils ne connaissaient pas forcément et il n’avait pas la moindre idée de la destination de ces publications.

Trucage du débat public

Fabrice Arfi qui a mené l’enquête pour Mediapart sur ce sujet le révèle : "Ils infiltrent les plateformes participatives de sites français et étrangers pour créer de faux avatars, de faux profils, publier des billets de blog sous de fausses identités. Les lectrices pensent lire l'opinion d'un citoyen indigné, d'une responsable. Or c'est le produit d'une commande chèrement payée par des clients pour manipuler le débat public pour le compte de multinationales parfois, ou de dictatures souvent. C’est une énorme opération de manipulation et de trucage du débat public."

Cette technique développée à grande échelle permet de laisser des traces virtuelles disponibles pour les robots qui font de l’analyse sémantique. Elles permettent de faire ressortir des contributions orientées dans des recherches sur Internet ou d’offrir des contenus qui peuvent ensuite être poussés à grande échelle et peuvent donner l’impression sur des réseaux sociaux comme Twitter que, par exemple "l’opinion publique est farouchement opposée aux éoliennes" ou que telle entreprise a une mauvaise réputation.

Semer le doute

Le lanceur d’alerte Julien Fomanta-Rosat dénonce ces pratiques pour alerter sur ce lobbying insidieux qui ne dit pas son nom. "Je m’évertue à appliquer la méthode distillée dans les briefs : présenter le sujet de manière neutre en se raccrochant à l’actualité, défendre les intérêts du client, et brouiller les pistes avec d’autres exemples, sans lien apparent. Tout cela avec la complicité des médias qui publient cette propagande déguisée."

C’est ainsi que se construit une société numérique où la vérité alternative l’emporte si souvent sur des données scientifiques. L’opinion publique baigne ainsi dans un grand flou où elle ne sait pas qui parle de quoi et avec quelle légitimité. Nouvelle illustration de ce type de méthode avec l’enquête publiée par Le Monde le 28 juin montrant que "derrière l’opposition aux éoliennes on retrouvait une galaxie très influente qui se sert de ces actions locales pour faire la promotion du nucléaire".

Elle pousse l’idée que les renouvelables sont inutiles pour lutter contre le réchauffement climatique. Intermittentes (les éoliennes ne fonctionnent que lorsqu’il y a du vent) et non pilotables (la production ne peut être ajustée en fonction des besoins) et que si les prix de l’énergie explosent et que la France risque aujourd’hui "le black-out", c’est à cause d’un "puissant lobby éolien" aurait "infiltré" tous les niveaux de l’Etat à commencer par l’Ademe, l'Agence de la transition écologique. 

Semer le doute est la stratégie de lobbying la plus répandue et quand on a un doute et qu’on cherche à vérifier sur Internet la véracité d’une information les contenus réalisés par les hordes de « ghostwriters » comme Julien sont très utiles pour brouiller les lignes. 

Anne-Catherine Husson Traore, directrice générale de Novethic, @AC_HT_


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