Publié le 24 avril 2020

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

[Édito] Pour imaginer un monde d’après plus durable, il faut de la diversité cognitive

La révélation du courrier du Medef demandant un moratoire sur les règlementations environnementales a été une douche froide pour tous ceux qui défendent un monde d’après plus durable. Elle n’a pourtant rien de surprenant puisque la crise ne transforme pas le cadre de pensées partagé par la plupart des dirigeants. Sans penser hors des cadres habituels, il sera compliqué d’imaginer des modèles économiques plus respectueux de l’environnement.

Geoffroy Roux de Bezieux MEDEF EricPiermont AFP
Geoffroy Roux de Bézieux, Préisent du Medef, demande au gouvernement un moratoire sur de nouvelles normes environnementales pour les entreprises.
@EricPiermont/AFP

Geler l’économie par confinement généralisé provoque une crise sans précédent qui menace bon nombre d’entreprises. Face à la gravité de la situation, le réflexe consiste à essayer de revenir au monde d’avant dans lequel pour un lobby d’entreprises toute règlementation est forcément une contrainte, les charges trop lourdes et la stratégie durable un luxe réservé aux entreprises prospères ! Ce type d’approche a conduit Geoffroy Roux de Bézieux, le patron du Medef a suggéré dans un premier temps qu’il fallait travailler plus pour rattraper la croissance perdue.

Après sa proposition de remise en cause de la durée légale du travail, il s’est ensuite attaqué à l’environnement. Dans un courrier adressé à la Ministre de la Transition écologique début avril, il demandait, au nom de son organisation d’entreprises, "un moratoire sur la préparation de nouvelles dispositions énergétiques et environnementales". Il y explique, par exemple, que le secteur automobile ne sera pas en capacité d’affronter des normes plus importantes sur la pollution de l’air ou que les dispositions sur l’économie circulaire et la disparition programmée des contenants plastique dans la restauration rapide en 2023 seront tout aussi impossibles à mettre en œuvre.

Ces appels à une dérégulation environnementale et sociale font écho à un autre courrier, adressé par Pierre Gattaz, ancien président du Medef devenu celui de Business Europe, le lobby européen des entreprises. En septembre 2018, il conseillait de soutenir officiellement l’alerte générale sur les risques liés au changement climatique mais de barrer la route à toute régulation contraignante en utilisant les "arguments habituels" de la distorsion de compétitivité avec les pays moins-disants.

Ces arguments sont partagés de façon tacite. Or ils sont l’un des principaux obstacles à franchir pour repenser le modèle économique d’entreprises menacées afin de les rendre plus résilientes face aux prochaines crises sanitaires ou environnementales. Même si d’autres voix s’élèvent au sein du monde des entreprises, comme celles portées par la plateforme Recovery, sont-elles assez fortes pour introduire une diversité de pensées dans un monde économique et financier très homogène de ce point de vue ?

Jusqu’à maintenant la diversité est plutôt liée au sexe, à l’origine ou à l’âge. Mais des travaux publiés dans la Harvard Business Review ont montré l’utilité d’une autre forme de diversité : cognitive. Ils ont observé des équipes de direction obligées de déployer des stratégies avec une forte contrainte de temps. Les chercheurs ont constaté que les équipes les plus efficaces, sont celles dont les modes de décisions et d’actions sont les plus hétérogènes.

Penser hors du cadre

C’est pourquoi l’idée de recruter et d’intégrer des personnes à tous niveaux "pour leur diversité cognitive" et leur capacité à penser hors des sentiers battus - ce qui n’est pas forcément lié à leur âge, leur sexe ou leur origine - est clef dans cette période de crise. C’est en tous cas la thèse de l’organisation britannique Next Gen Now qui prône une "disruption cognitive" dans le monde financier.

L’un des grands paradoxes de la position du Medef visant à diminuer toutes les contraintes, est qu’elle contribue en partie à la crise actuelle comme le résume la philosophe Cynthia Fleury dans Telerama cette semaine : "Nul ne peut nier le paradoxe actuel : c’est parce que l’idéologie neo-libérale prône un capitalisme dérégulé, toujours plus prédateur, extracteur et qu’elle revendique comme seule forme de vie l’absence de limites, que nous nous retrouvons tous ultra limités, confinés, captifs. Ce refus de la limite a fait de nous des prisonniers".

Anne-Catherine Husson-Traore,  @AC_HT, Directrice générale de Novethic


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