Publié le 08 novembre 2018

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Affaire Jamal Khashoggi : BlackRock, le plus grand gestionnaire d'actifs, ne coupe pas ses investissements en Arabie Saoudite

Il y a deux semaines, plusieurs entreprises et gouvernements ont annulé leur venue au Davos du Désert, en Arabie Saoudite, pour protester contre la mort du journaliste Jamal Khashoggi. Une logique qui ne va cependant pas jusqu’à couper les ponts financiers et commerciaux avec le pays. Une contradiction incarnée par le plus grand gestionnaire d’actifs du monde BlackRock.

BlackRock wikicommons
Le siège de BlackRock
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Œuvrer au bien commun et favoriser la prise en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance passe-t-il par le boycott d’un pays, dont le gouvernement est potentiellement impliqué dans la mort d’un journaliste ? C’est la question qu’ont dû se poser de nombreuses entreprises liées au royaume par des liens commerciaux et financiers.

Parmi ceux-ci, le plus grand gestionnaire d’actifs du monde, BlackRock, qui gère près de 6 000 milliards de dollars. Comme bon nombre de grands dirigeants économiques et financiers (HSBC, Mastercard, Ford, Virgin...), le patron du fonds de gestion, Larry Fink, avait annulé sa venue au "Davos du désert", embarrassé par la disparation (puis la mort avérée) du journaliste saoudien Jamal Khashoggi.

Faire le bien

Une décision qui semblait s’inscrire dans la lignée des différentes actions en matière de responsabilité sociétale entreprises par BlackRock ces derniers mois comme la lettre demandant aux grands patrons d’œuvrer davantage sur le bien commun ou sa décision d’exclure les fabricants et distributeurs d’armes à feux de ses fonds éthiques après la fusillade de la Saint Valentin en Floride.

La logique du boycott n’aura cependant pas été poussée plus loin. À l’occasion d’une conférence à New York, Larry Fink a expliqué que la décision de ne pas participer à ce forum avait été particulièrement difficile et qu’elle ne remettait pas en cause les liens de son fonds avec le pays. "Nous sommes présents [en Arabie saoudite] depuis quinze ans. Et je crois que nous y serons présents de nombreuses années à l'avenir", a-t-il ainsi déclaré.

Boycott ou dialogue ?

Pour lui, la responsabilité du gouvernement saoudien n’est à ce stade pas mis en cause. Il n’y a donc pas lieu de modifier les relations commerciales avec le pays. Son absence au forum n’a d’ailleurs remis en cause aucune des affaires en cours de Black Rock dans le pays, a-t-il précisé. Une logique également défendue par le patron de JP Morgan Chase, Jamie Dimon, qui avait lui aussi boycotté le forum.

"Je ne pense pas que la stratégie du boycott ou de la chaise vide soit une bonne idée" a pour sa part défendu le patron de Total, Patrick Pouyanné, qui lui s’est rendu au sommet saoudien. Interrogé sur le sujet lors du Positive Investors Forum de Novethic, il a insisté sur le fait que sa présence ne changeait rien au fait que les droits humains régissaient le comportement de son groupe au quotidien.

Il s'explique : "Je comprends l’émotion suscitée par l’affaire mais tous ceux qui n’étaient pas au colloque ont-ils arrêté de commercer avec l’Arabie Saoudite ? Non. S’il y a des sanctions internationales, nous les suivrons mais je crois plus au dialogue et à la fidélité aux partenaires qu’au boycott".

Un cas d'école qui alimente le débat actuel entre les politiques d'exclusion ou de désinvestissement et celles d'engagement ou de dialogue actionnarial. Si l’exclusion des investissements dans les pays et entreprises controversées est adoptée par la majorité des acteurs de l'investissement responsable, la question de l’efficacité à long terme de ces pratiques est questionnée au profit d’un dialogue plus musclé.

Béatrice Héraud @beatriceheraud


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