Publié le 18 juin 2015

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Shell à l'assaut du pétrole de l'Arctique : quand Obama est mis face à ses contradictions

Des centaines de militants écologistes américains sont sur le pied de guerre pour empêcher une plateforme, affrétée par Shell, d'atteindre avant l'été la mer des Tchouktches, au large de l'Alaska. Dans cet écosystème déjà très fragilisé, la compagnie pétrolière a obtenu un permis pour lancer des forages exploratoires. Une décision prise par l'administration Obama, vers qui tous les regards sont désormais tournés. Si le projet allait à son terme, le bilan environnemental du président américain en serait irrémédiablement terni.

Des écologistes manifestent dans le port de Seattle
KarenDucey/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Seattle est le dernier grand port américain avant le cercle Arctique. C'est là que se joue une bataille environnementale à hauts risques, un combat "historique" n'hésitent pas à dire certains opposants. À plusieurs milliers de kilomètres au nord, Shell prévoit d'implanter six puits exploratoires pour chercher du pétrole à plus de 40 mètres de fond, aux confins de l'Alaska et de la Sibérie. Le projet, lancé dès 2008 sous l'administration Bush, a été ré-autorisé par le Département de l'Intérieur le 11 mai dernier. Une décision qui a provoqué d'abord la stupéfaction puis la colère des militants écologistes. Tous en appellent désormais à Barack Obama.

 

Shell a déjà investi 7 milliards de dollars

 

Selon l'USGS (Institut d'études géologiques des États-Unis), un organisme gouvernemental, une manne de près de 30 milliards de barils de pétrole se trouverait dans la seule région "Arctique Alaska". Shell estime qu'il y a là 13% des réserves mondiales, et a déjà investi plus de 7 milliards de dollars pour les exploiter.

Dès l'annonce du feu vert officiel, la compagnie pétrolière a pré-positionné à Seattle une plateforme de forage baptisée "Polar pioneer", le pionnier des Pôles. L'objectif de Shell est désormais de mettre le cap au Nord avant la fin juin pour arriver sur zone avant l'hiver. La mer des Tchouktches n'est en effet navigable que quatre mois par an. Les opposants espèrent, quant à eux, profiter de cette fenêtre de tir très courte pour immobiliser le projet. Au moins cette année.

 

Une course contre-la-montre avant l'hiver

 

Dans cette zone du monde déjà éprouvée par le réchauffement climatique, les militants du mouvement « Shell No ! » redoutent un "désastre". "Nous ne faisons pas confiance à l'industrie pétrolière pour travailler en toute sécurité, dans n'importe quel océan et encore moins dans l'Arctique", résume Athan Manuel, lobbyiste au Sierra Club, l'une des plus importantes organisations écologistes américaines. En 2012, une précédente tentative de Shell pour lancer des forages avait d'ailleurs capoté après des incidents techniques à répétition.

Le Département de l'Intérieur évalue lui-même à 75% le risque de marée noire en cas d'exploitation pétrolière. Or, la première base des garde-côtes se situe à plus de 1 500 kilomètres. En cas de fuite et avec des conditions climatiques souvent extrêmes, impossible de dire combien de temps les secours mettraient à intervenir.

Plus globalement, c'est la recherche même de nouvelles ressources en énergies fossiles que dénoncent les opposants à ce projet. Tous redoutent que si Shell commence ses forages, d'autres compagnies se lancent à leur tour. Et ce avec l'accord des États-Unis ou sous l'égide des pays voisins, comme la Russie ou le Canada qui n'ont pas caché leur appétit.

 

Des syndicats parmi les opposants

 

Pour toutes ces raisons, la mobilisation va crescendo depuis quelques semaines. Dans le port de Seattle, les opposants les plus visibles patrouillent à bord de kayaks tout autour de la plateforme pour empêcher son départ. Au sein du mouvement "Shell No !", on trouve également des habitants des communautés amérindiennes d'Alaska, dont les villages sont directement menacés.

Plus inhabituel, six organisations syndicales, représentant 60 000 employés dans l'État de Washington, ont rédigé une pétition commune. Un soutien salué par Cassady Sharp, l'une des porte-voix de Greenpeace, actuellement à Seattle : "Les autorités locales ont indiqué qu'il y aurait deux fois moins d'emplois créés que ce qu'avait annoncé Shell au départ. Tout le monde est en train de se rendre compte qu'on n'a pas forcément à choisir entre avoir un emploi et préserver l'avenir de la planète".

 

Pression maximale pour Barack Obama

 

Mais seul Barack Obama a désormais le pouvoir de stopper définitivement ce projet. À six mois de la Conférence de l'ONU sur le climat (COP 21), donner à Shell un blanc-seing "n'est évidemment pas un bon message à envoyer", fait remarquer Athan Manuel du Sierra Club. "Cette autorisation de forage va à l'encontre de tout ce que le président Obama a fait de positif dans le passé. Il a fait plus que n'importe quel autre président contre le changement climatique. Nous lui demandons juste de maintenir le cap".

Alors qu'il doit quitter la Maison-Blanche dans 18 mois, c'est aussi le bilan environnemental du président américain qui est en jeu : "Barack Obama a commencé son premier mandat avec une catastrophe historique, la marée noire du Golfe du Mexique, je suis sûre qu'il n'a pas envie de revivre ça", plaide Cassady Sharp, de Greenpeace.

Fanny Rascle, correspondante à Washington
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