Publié le 16 juin 2017

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

[Décryptage] La place financière de Londres ne fera pas de pont d'or au pétrolier saoudien Saudi Aramco

L’introduction du pétrolier Saudi Aramco en Bourse, prévue pour 2018, sera la plus grosse opération du genre. L’entreprise est valorisée à hauteur de 2000 milliards de dollars, soit presque le PIB de la France. D’abord prêt à faire un pont d’or aux saoudiens au point de tordre ses règles et de ternir sa réputation, le London Stock Exchange fait machine arrière. 


"Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre". L’âpre constat de Wintson Churchill à l’aube de la seconde guerre mondiale aurait-il raisonné entre les murs du London Stock Exchange (LSE) ces derniers jours ? Depuis des mois, la place financière de Londres regarde avec avidité l’entrée en Bourse prévue pour 2018 de Saudi Aramco, le pétrolier national d’Arabie Saoudite. Assise sur les plus grandes réserves  de pétrole au monde, l’entreprise est valorisée à 2000 milliards de dollars, plus qu’Apple avec 758 milliards de dollars ou Alphabet (maison-mère de Google) avec 688 milliards de dollars.

C’est 5 % de la société qui devrait entrer sur le marché, soit près de 100 milliards de dollars. La City est à la lutte avec Wall Street pour attirer le bijou industriel du Royaume wahhabite. Au point que début mai, le LSE avait annoncé être prêt à changer ses règles, en  particulier sur les conditions d’accès à l’indice phare de Londres, le FTSE (l’équivalent du CAC 40 français). Il demande que les sociétés entrantes mettent en Bourse au moins 25% de leur capital (contre seulement 5 % dans le cas de Saudi Aramco) et imposent des exigences de gouvernance, en particulier sur les droits des minoritaires… Point dont on peut imaginer que Ryad n’aura pas fait grand cas.

Une question de transparence et de droits humains

Cette proposition a soulevé l’ire des investisseurs institutionnels britanniques. Du coup, un mois plus tard, machine arrière, le LSE assure que Saudi Aramco n’intégrera pas le FTSE. Et pour cause : "Il y a un vrai enjeu de réputation pour la place de Londres. Saudi Aramaco est une compagnie gérée par un État qui est loin d’apporter les garanties suffisantes en matière de transparence et  de droits humains", explique Édouard Plus, directeur adjoint de la recherche chez Novethic.

Il y a aussi une question de relation avec l’Occident. Alors que Londres s’apprête à renégocier les traités avec l’Europe dans le cadre du Brexit, le Royaume-Uni ne peut pas "faire planer la menace de devenir un paradis fiscal", explique une analyste française. C’est d’autant plus vrai à l’heure où se développe la finance responsable : "Sortir de l’Europe pour se ranger derrière les Saoudiens va contre le sens de l’Histoire. Londres ne peut pas mettre Saudi Aramaco dans son indice star et lui donner accès à ses investisseurs top tiers pendant que l’Europe veut aligner la finance sur les objectifs de l’Accord de Paris, notamment avec l’initiative HLEG (High-Level Expert Group on sustainable finance)", explique Édouard Plus.

La course à la finance responsable

Cette initiative européenne a pour but de "développer une place financière qui prenne en compte les critères de durabilité et qui contribue notamment à la lutte contre le changement climatique afin d’atteindre les objectifs environnementaux et sociaux de l’Union européenne", résume Philippe Zaouati, DG de Mirova et membre du HLEG. Et en ce sens, les places financières du continent s’organisent. Paris Europalce vient de dévoiler Finance for Tomorow qui met en avant la puissance de l’écosystème français en matière de finance responsable. Des opérations proches se retrouvent à Luxembourg et à Francfort.

"Il y a un vrai enjeu sur quelle sera la place financière qui imposera ses standards en matière d’investissement responsable. Si Londres tord ses règles pour accueillir Saudi Aramco, elle sera moins crédible pour imposer sa vision", ajoute Édouard Plus. En revenant à des positions plus raisonnables, Londres vient-elle de faire pour autant une croix sur Saudi Aramaco ? Pas forcément. À la cour royale saoudienne, des experts estiment que les risques judiciaires sont plus grands à New-York qu’à Londres. Pourtant les États-Unis avaient jusqu’alors la préférence de la famille royale. Cette dernière vient d’admettre que si sa compagnie pétrolière rejoint Londres, elle n’aura pas vocation à rejoindre le FTSE. La fermeté londonienne pourrait payer. Wintson serait fier !

Ludovic Dupin @LudovicDupin


© 2020 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Entreprises controversées

Quand elles commettent des violations graves et répétées de conventions internationales, les entreprises sont dites controversées. Cela signifie qu’elles peuvent être mises sur des listes noires d’investisseurs et attaquées par des ONG sous des formes diverses.

Carlos Ghosn Renault retraite Liban JosephEid AFP

Aux prud'hommes, Carlos Ghosn réclame 250 000 euros de retraite à Renault

En plein débat sur la réforme des retraites en France, Carlos Ghosn est bien décidé à recevoir la sienne au titre de ses années chez Renault. Il y a en jeu 250 000 euros, que la marque refuse de verser à son ancien parton.

Village palestinien de Nahalin et le bloc de colonies de Gush Etzion What 4

Une liste de 112 sociétés liées aux colonies israéliennes publiée par l’ONU

L’ONU a publié mercredi 12 février le nom de 112 sociétés ayant des activités dans les colonies israéliennes, considérées comme illégales par le droit international. Cette liste, annoncée il y a quatre ans, inclut Alstom, Airbnb, Expedia et TripAdvisor. Cette logique de "name and shame" dans le...

Sanofi mis en examen dans le scandale de la Dépakine

Après plus de trois années d'enquête, les juges chargés de l'enquête sur la commercialisation de l'antiépileptique Dépakine ont mis Sanofi en examen pour "tromperie aggravée et "blessures involontaires", a annoncé le groupe pharmaceutique lundi 3 février.

France Telecom Dider Lombard LionelBonaventure AFP

[Décryptage] France Telecom : la justice consacre le harcèlement institutionnel

Les trois anciens dirigeants de France Telecom, PDG, numéro 2 et DRH ont été condamnés le 20 décembre à la peine maximale pour harcèlement moral : un an de prison et 15 000 euros d'amende. La justice consacre ainsi le "harcèlement institutionnel" qui a fait une quarantaine de victimes dont 19...