Publié le 02 avril 2014

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Brésil : le pays veut faire la lumière sur le rôle des entreprises durant la dictature

50 ans après le coup d'Etat du 31 mars 1964, le Brésil se penche sur le rôle des entreprises dans sa préparation, ainsi que leur soutien à la dictature (1964-1985) qui en a découlé. Si de nombreux acteurs de la société civile espèrent les responsabiliser ces grands groupes, leur prépondérance économique et politique rend la tâche difficile.

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La présidente du Brésil, Dilma Roussef à la Commission nationale de la vérité
© DR

« La dictature brésilienne n'a pas été que militaire. Elle a également été civile du fait de la participation active des entreprises », affirme Rosa Cardoso. Cette avocate en droit pénal coordonne le groupe de travail de la Commission nationale de vérité (CNV) dédiée à la répression des travailleurs et des mouvements syndicaux durant cette période. « Dès le début des années 1960, reprend-elle, des entrepreneurs brésiliens, surtout à São Paulo, se sont organisés pour en finir avec le gouvernement réformiste et nationaliste » du président João Goulart, dit « Jango », chassé par le coup d'Etat du 31 mars 1964.

Considérée comme une collaboratrice active du régime dictatorial, la Fédération des industries de São Paulo (Fiesp), qui existe encore aujourd'hui, a par exemple aidé à financer, avec d'autres entrepreneurs paulistes, le projet « Opération Bandeirante » (Oban). Une opération qui a « servi de modèle pour l'implantation de centres de torture dans tout le pays », explique Rosa Cardoso. En 21 ans, 339 personnes sont mortes ou ont disparu, et 1 843 ont été torturées, selon les chiffres officiels.

Entreprises et pouvoir mains dans la main pendant la dictature

« La répression est le côté le plus spectaculaire de la dictature », tranche l'historien Renato Lemos. « Ce qui l'est moins, c'est la participation de ces mêmes groupes aux mécanismes de décision de l'Etat dictatorial. » Ce que s'emploiera de mettre en évidence ce professeur de l'université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), avec d'autres membres du groupe de recherche « Mais verdade » (« Plus de vérité ») lancé le 26 mars dernier à Rio de Janeiro.

« Itau, Gerdau, Safra Klabin... Les grands groupes qui existent aujourd'hui sont les vainqueurs de cette période », abonde son collègue João Roberto Pinto, professeur de sciences politiques à l'université fédérale de l'Etat de Rio (Unirio). C'est particulièrement le cas dans le secteur du BTP et de la banque, « secteurs où les entreprises brésiliennes sont le plus développées », avec des poids lourds tels que Bradesco, ou Odebrecht et Andrade Gutierrez, confirme l'historien Pedro Henrique Pedreira Campos, de l'université fédérale rurale de Rio (UFRRJ).

Une commission nationale de la vérité pour mettre les exactions à jour

Créée en 2012 pour deux ans et demi afin de mettre à jour les exactions commises par le régime dictatorial, la Commission nationale de la vérité (CNV) dispose de documents, émanant des archives des services d'information brésiliens, d'unités de l'armée ou de la marine. Obtenus « après beaucoup de pression », selon l'un de ses membres, Luiz Carlos Prates, du secrétariat national du syndicat CSP-Conlutas, ces archives montrent à quel point salariés et syndicalistes ont été la cible privilégiée du régime dictatorial brésilien. Cibles impossibles à atteindre sans l'aide des entreprises.

Caterpillar, Rhodia, Ford, Ericson, General Motors, Petrobras, Kodak, Phillips, Volkswagen... ces grands noms font partie des entreprises qui ont participé activement à la répression syndicale, selon une archive du ministère brésilien de l'Aéronautique.

Pourtant, au-delà d'une « responsabilisation » en faveur de laquelle la CNV devrait plaider à l'issue de ses travaux, il y a peu de chances que ces entreprises soient pénalisées. « Il faudrait soit une action en justice, soit une vraie volonté politique » qui serait traduite par la loi, indique le chercheur. Or, ces entreprises sont les principales financeurs des campagnes électorales brésiliennes, comme le montre la liste des dons mise à jour tous les deux ans depuis 2002 par Transparência Brasil. « Aucun parti ne voudra se lancer là-dedans. »

Victor Roux-Goeken
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