Publié le 03 décembre 2014

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Bhopal, 30 ans après : les associations de victimes en guerre contre Dow Chemical

Le drame de Bhopal n’a pas laissé qu’un site contaminé par des déchets toxiques et des nappes phréatiques polluées, il continue de se jouer aussi pour les milliers de victimes en attente d’un jugement. Dow Chemical, le géant américain de la chimie qui a racheté le groupe propriétaire de l’usine de l’époque, Union Carbide Corporation, en 2001, ne se sent pas concerné par la demande de réparation des familles des survivants et victimes. Mais le réseau local de militants et des ONG veillent. Et défendent sans relâche leurs intérêts devant les tribunaux américains et indiens.

A Bhopal, la bataille judiciaire se poursuit.
© Indranil Mukherjee / AFP

Nujaha, 50 ans, est assise sur le sol dans le salon de sa modeste maison, dans le quartier de JP Nagar, juste derrière les murs d’enceinte de l’usine désaffectée d’Union Carbide. Son ample foulard bleu encadre un visage fatigué. Cette ancienne rouleuse de bidis, les cigarettes indiennes fabriquées à la main, n’a pas déménagé depuis la catastrophe qui a brisé la vie de sa famille en 1984. "Mon fils Hafroz avait deux ans. La nuit de la fuite de gaz, ses jambes, ses mains et son ventre avaient gonflé", se souvient-elle.  

Hafroz est là, accroupi à côté de sa mère. Il souffre de multiples pathologies, allant des difficultés respiratoires jusqu’à de graves troubles du système digestif et urinaire et a subi seize dialyses avant de finalement pouvoir se faire opérer. Très fatigable, il ne peut pas travailler. Nujaha, qui est veuve, reste chez elle pour s’occuper de lui, avec l’aide de sa belle-fille.

 

473 millions de dollars de compensation prévus en 1989

 

Des "survivants" comme Nujaha, il en reste des centaines à Bhopal, parmi les catégories les plus vulnérables de la population: les travailleurs journaliers, les ouvriers non qualifiés ou les femmes seules... Ce sont vers ces personnes que la compensation de 473 millions de dollars prévue en 1989 par un accord entre Union Carbide et le gouvernement indien devait aller en priorité. Ce n’était déjà que 15% des montants demandés initialement par le gouvernement indien. Et au final, la plupart des victimes indemnisées n’ont touché que 500 dollars pour "blessures temporaires".

"Les blessures temporaires après une exposition au gaz MIC, ça n’existe pas. L’organisme est affecté à vie", s’indigne Rachna Dhingra, 37 ans. Depuis treize ans, cette infatigable activiste coordonne la "Campagne pour une justice internationale à Bhopal", une coalition d’ONG locales et internationales (Greenpeace, Amnesty International…) investies dans la défense des victimes de la tragédie. Pour ces organisations, les catégories et les montants d’indemnisation doivent absolument être révisés.

 

Quatre procès en cours

 

Mais faire juger une multinationale relève du casse-tête juridique et politique. l'ancien directeur de l'usine, Warren Anderson est mort cette année en Californie alors qu'il était recherché par la justice indienne: les Etats-Unis ont toujours refusé son extradition. Et ce n'est qu'en 2010 que des responsable de Union Carbide ont été condamnés à 2 ans de prison et 2000 euros d'amende. Aujourd'hui encore, pas moins de quatre procédures judiciaires sont en cours, en Inde et aux Etats-Unis, dans des tribunaux locaux et nationaux, au civil et au pénal. Elles portent essentiellement sur le gaz et la pollution de la nappe phréatique par les déchets toxiques et la responsabilité des entreprises mises en cause. Pour le moment, aucune n’a véritablement abouti.

De menues victoires jalonnent toutefois la bataille. Cet été, le quartier le plus menacé par la pollution de la nappe phréatique a été raccordé au réseau d’eau potable. Et il y a quelques semaines, à l’issue d’une grève de la faim que Rachna Dhingra a menée avec cinq survivantes à Delhi, le gouvernement indien a accepté de réévaluer à la hausse le nombre de victimes de la catastrophe. L’objectif: la révision par la Cour suprême de l’accord de 1989, où l’Inde pourrait demander 1,2 à 8 milliards de dollars supplémentaires à Dow Chemical. Mais le gouvernement indien n’a jamais pris, lui non plus, l’initiative de décontaminer le site. C’est pourtant lui qui en est aujourd’hui le propriétaire.

Autre question de poids que doit trancher la justice, celle de la responsabilité de Dow Chemical. Ce géant américain de la chimie a racheté en 2001 Union Carbide Corporation (UCC), l’entreprise qui détenait majoritairement l’usine lors de son explosion. Depuis, Dow Chemical a toujours refusé d’assumer une quelconque responsabilité liée à la catastrophe. Son argument: l’explosion a eu lieu avant son rachat d’Union Carbide. Le 12 novembre dernier, la multinationale a une nouvelle fois fait défaut lors d’une audience au tribunal de Bhopal.

Mais les victimes, à travers les organisations internationales et un réseau de militants local très actif, continuent inlassablement de demander réparation et, surtout, la reconnaissance de la responsabilité des entreprises dans le drame qu’elles vivent depuis 30 ans.

 

Des questions restées sans réponse

 

Car malgré les années, le site n’est toujours pas décontaminé et les mêmes questions demeurent sans réponse. Dow Chemical doit-il dédommager les victimes d’Union Carbide ? Comment calculer les indemnités ? Quel rôle le gouvernement indien doit-il jouer dans la réhabilitation du site ?  Même le nombre de morts et de blessés fait toujours débat. Selon Amnesty International, la catastrophe a tué 20 000 personnes, 570 000 autres auraient été exposées au gaz, et quelque 50 000 personnes seraient encore victimes de l’eau contaminée. Le gouvernement indien, lui, a recensé 5300 morts, 4900 invalidités permanentes, 35150 invalidités temporaires et 528000 blessures mineures.

Sarah Collin, envoyée spéciale à Bhopal
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