Publié le 03 janvier 2014

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Les investisseurs croient-ils au risque carbone ?

En 2013, la bulle carbone a pris de l'ampleur! Ce concept signifie que les compagnies extractives pourraient perdre leur valeur boursière, tout aussi vite que les entreprises d'Internet dans les années 2000, pour cause de limitation drastique de leurs activités trop émettrices de gaz à effet de serre. Portée par Al Gore notamment, cette idée est relayée par de nombreux acteurs dans plusieurs pays. En France, l'initiative 2 Degrees Investing (2°ii) promeut la prise en compte par le secteur financier des contraintes climatiques et des besoins de financement de long terme. Stanislas Dupré, son directeur, analyse la montée en puissance du risque carbone.

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Stanislas Dupré

Novethic. Comment expliquez-vous que le concept de bulle ou de risque carbone, défini par des chercheurs en 2011, ait eu un tel succès en quelques mois ?

Stanislas Dupré. Il y a eu incontestablement un engouement médiatique autour de la recherche, promue par l'ONG anglaise Carbon Tracker, membre de notre association. Elle a démontré que les réserves de pétrole, charbon et gaz détenues par les entreprises cotées contiennent un tel volume de carbone que son rejet dans l'atmosphère peut entrainer une catastrophe climatique. Cette donnée couplée au poids des industries extractives dans les portefeuilles d'investissement, n'avait jusqu'alors fait l'objet d'aucune analyse sur l'évaluation du risque financier que cela représente.

Peut-on considérer que le risque carbone est déjà pris au sérieux ?

L'existence d'une « bulle carbone » est une idée aujourd'hui portée par des leaders d'opinion comme Al Gore et sa société de gestion Generation AM, ou le centre de recherche climatique d'HSBC. Certains investisseurs comme l'assureur norvégien Storebrand, ont même annoncé des désinvestissements. Néanmoins, les analystes financiers restent très sceptiques, et une analyse approfondie montre que ce risque reste encore pour le moins hypothétique concernant l'industrie pétrolière. Il me semble beaucoup plus concret pour les producteurs de charbon qui sont réellement en perte de vitesse. Il est clair, dans un pays comme la Chine, que le mélange de pollution aigue de l'air et de stress hydrique va entrainer des changements radicaux que doivent intégrer les investisseurs de long terme qui financent des activités dans ce pays. Cela concerne beaucoup plus le financement de projets, que la valeur boursière des entreprises extractives, qui fluctue déjà en fonction de beaucoup d'autres facteurs.

Le buzz autour de la « bulle carbone » facilite t-il votre travail ?

Il favorise en tout cas la prise de conscience et facilite notre mission de sensibilisation du secteur financier aux contraintes climatiques, présentes et futures. Mais nous pensons que la focalisation exclusive sur l'analyse des risques financiers, aujourd'hui la plus répandue, n'est pas nécessairement la stratégie la plus efficace. De notre côté nous travaillons surtout sur la question de la mobilisation des capitaux privés vers le financement de la transition écologique : nous pensons que les réglementations, en Europe, en France, mais aussi en Chine par exemple, vont pousser les investisseurs à orienter leurs financements vers cette transition. Selon nous, ce scenario devrait se produire beaucoup plus rapidement que celui de la dévalorisation boursière des compagnies pétrolières ou d'une dégradation de leur note de crédit. Or, pour se préparer à ces contraintes ou bénéficier d'incitations positives le moment venu (fiscales notamment), les investisseurs doivent être capables de mesurer la contribution à la transition écologique de leurs divers actifs (actions, obligations, immobilier, infrastructures...).

Cette approche rejoint finalement la question du risque du point de vue des investisseurs de long-terme : en effet, la plupart d'entre eux sont aujourd'hui surexposés aux énergies fossiles et sous-exposées à l'économie verte, par rapport aux tendances actuelles et aux scénarios prospectifs. Cela peut être considéré comme une prise de risque dans la mesure où leurs portefeuilles se retrouvent insuffisamment diversifiés, sectoriellement et technologiquement. En clair, ils placent tous leurs œufs dans le même panier.

Quelle est l'impulsion européenne sur le sujet ?

Nous participons à un programme européen qui doit définir, en septembre 2014, un plan pour encourager le secteur privé à réorienter leurs investissements de façon à lutter contre le changement climatique. Lancé dans le prolongement du livre vert sur le financement de long terme, il témoigne de l'évolution réglementaire à venir. Cette question est aujourd'hui inscrite dans le programme de travail de la future commission.

Propos recueillis par A.C.Husson-Traore
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