Le Pas-de-Calais continue ce vendredi 5 janvier de faire face aux dégâts provoqués par de nouvelles crues hors normes, deux mois seulement après un épisode similaire. Alors que les inondations vont être plus fréquentes et intenses sous le coup du changement climatique, faut-il classer certaines zones régulièrement inondées comme inhabitables ? Le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, en déplacement sur place, assure que le sujet ne doit plus être tabou.

C’est peut-être la fois de trop pour les habitants du Pas-de-Calais. Nombre d’entre eux, à peine remis des inondations records de novembre dernier, n’hésitent plus à affirmer vouloir déménager après la nouvelle crue qui touche la région depuis trois jours. Dans la commune de Blendecques, Vincent Maquignon, adjoint au maire en charge des sports, a accroché une banderole devant sa maison, inondée pour la troisième fois en deux mois. Il y résume l’état d’esprit général qui prévaut sur place : "On veut vivre en sécurité. Maintenant il faut agir : endiguer ou raser ce quartier", est-il écrit en grosses capitales rouges sur une toile qui elle aussi commence à prendre l’eau. 
Le message est notamment adressé à l’État qui a dépêché sur place deux ministres dans la journée de jeudi 4 janvier, Olivier Véran, le porte-parole du gouvernement, et Christophe Béchu, le ministre de la Transition écologique. "Ce genre d’événements à quelques semaines d’intervalle, ce n’est pas dans le manuel", a souligné ce-dernier, promettant des "réponses exceptionnelles", "à situation exceptionnelle". Un plan d’urgence et des moyens supplémentaires devront être annoncés lors d’une réunion organisée mardi 9 janvier à Arras avec l’ensemble des acteurs concernés.  

"On s’est trompés"


Si l’heure est à la gestion de l’urgence – pompage des eaux, relogement des près de 400 personnes évacuées… – la question de l’habitabilité de ces zones devra se poser. "Les crues centennales, dont la probabilité de se produire est de 1% chaque année, sont désormais devenues fréquentes. Et face à cela, j’ai l’impression qu’on tourne en rond. On reconstruit à chaque fois à l’identique, on perd de l’argent, du temps et de la patience. Je crois qu’il va falloir accepter qu’on s’est trompés en accordant des permis de construire à des endroits où c’était potentiellement dangereux et qu’il va falloir revoir notre copie", plaide auprès de Novethic Ludovic Pinganaud, expert en gestion des crises et membre de l’Institut européen des sciences avancées de la sécurité.
Interrogé sur la possibilité de déclarer des zones fréquemment touchées par les inondations inhabitables, le ministre de la Transition écologique a assuré que le sujet ne devait pas être "tabou". "On ne pourra pas partout se dire que c’est en réhaussant chaque année les digues de quelques centimètres que ça suffira à lutter contre les épisodes climatiques, a-t-il lancé au micro de Franceinfo. Regarder la réalité en face, ça peut consister à dire qu’il y a des endroits où il faut qu’il n’y ait (…) plus d’habitations. Ça s’est fait ailleurs en France."

"Il faut limiter les nouvelles implantations"


Le sujet est évidemment délicat tant l’attachement à sa maison, son quartier et sa commune est fort. "Quitter sa maison n’est pas simple. Mais est-ce qu’il est cohérent et sérieux de laisser ces gens vivre-là ? interroge Ludovic Pinganaud. Pour leur sécurité mais aussi leur bien-être psychologique, il faut avoir le courage politique d’aborder le sujet. Cela va nécessiter d’importants investissements mais vu le coût actuel des inondations, des secours, des moyens mobilisés, ça peut valoir le coup d’y réfléchir."
En attendant, la priorité doit être de commencer par réduire les facteurs d’exposition, humains et économiques, dans les zones à risque. "Il faut limiter les nouvelles implantations, interdire les nouvelles constructions. C’est compliqué parce que ce sont souvent des zones très attractives où le foncier coûte très cher", reconnaît Vincent Viguié, chercheur en économie de l’adaptation au changement climatique au Cired. En France, 242 communes du littoral ont ainsi édicté une interdiction formelle de construire de nouveaux bâtiments, sur 864 communes "plus particulièrement vulnérables".
"On peut aussi construire de nouveaux bâtiments plus résilients comme des immeubles flottants, privilégier des rez-de-chaussée avec peu de matériel sensible ou encore installer des passerelles entre les immeubles pour que les gens puissent évacuer", cite le chercheur. Le statu quo ne peut en tout cas pas continuer. "Nous sommes improtégeables ici", lançait Vincent Maquignon, l’adjoint au maire de Blendecques, dans un témoignage accordé au Monde après les inondations de novembre dernier. Avec d’autres habitants du quartier, il prévoit en outre de créer une association pour porter plainte contre l’État pour inaction et mise en danger de la vie d’autrui.
Concepcion Alvarez

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