Après le choc de la réautorisation du glyphosate, un herbicide controversé, pour dix ans, l'Union européenne tire aussi un trait sur l'instauration d'un texte réduisant l'usage des pesticides, l'un des piliers du volet "nature" Green Deal. Celui-ci n'a eu de cesse d'être attaqué ces derniers mois, sous couvert d'assurer la sécurité alimentaire du continent. 

"C’est un jour noir pour l’environnement, notre santé, mais aussi pour l’avenir de l’agriculture", a résumé Sarah Wiener, eurodéputée verte et rapporteure du règlement européen sur les pesticides. Ce texte, qui visait une baisse de 50% de l’usage des produits phytosanitaires d’ici à 2030, adoptée en commission Environnement a, contre toute-attente, été rejeté au Parlement européen mercredi 22 novembre, après avoir été largement amoindri par la droite et l’extrême-droite. À quelques mois de la fin de la mandature de la Commission européenne, il semble désormais impossible qu’il y ait un accord sur les pesticides.
"Ils sont en train de tuer tout le Green Deal", a réagi la députée européenne LFI Manon Aubry sur le réseau social X (anciennement Twitter). En réalité, alors que les textes liés au climat et à la décarbonation ont finalement pu être adoptés sans trop d’encombres, c’est le volet agricole et plus largement celui lié à la protection de la nature du Green Deal qui a suscité le plus d’oppositions. "On a un Green Deal qui favorise l’agriculture intensive, l’idée qu’il faut produire plus étant très ancrée", résume auprès de Novethic Clara Bourgin, chargée de campagne au sein des Amis de la Terre Europe.

Reach, restauration de la nature, carbon farming, emballages…


La liste des exemples est longue. Il y a d’abord les textes tout bonnement abandonnés tels que la loi-cadre sur les systèmes alimentaires durables, au cœur de la stratégie "Farm to fork" (de la ferme à la table) qui ne fait plus partie du programme de travail de la Commission européenne pour 2024. Le même sort a été réservé à la révision de la réglementation Reach sur les substances chimiques. Pilier de la stratégie "zéro pollution" du Pacte vert, cette réforme devait permettre, à l’horizon 2030, d’interdire ou de restreindre massivement l’usage d’une multitude de produits chimiques dangereux.
Et puis, il y a les textes adoptés mais largement édulcorés. Ainsi, le texte sur la restauration de la nature qui cible 20% des habitats terrestres et marins dégradés de l’UE d’ici à 2030. Lui aussi rejeté une première fois au Parlement européen puis sauvé in extremis, il a finalement fait l’objet d’un accord en trilogue début novembre avec quelques bémols. Le texte prévoit par exemple un "frein d’urgence", permettant de suspendre temporairement son application sur les écosystèmes agricoles, si la sécurité alimentaire venait à être menacée.
Les eurodéputés ont également adopté très récemment de nouvelles normes pour certifier le stockage de carbone, notamment celui absorbé dans les sols agricoles, connues sous le nom de "carbon farming". Un vote salué par le Copa et la Cogeca, qui représentent les agriculteurs et les coopératives agricoles européennes. Mais dénoncé par les organisations environnementales, à l’instar des Amis de la Terre Europe qui craignent un "greenwashing des entreprises permettant à l’agro-industrie de compenser ses émissions au lieu de les réduire".
Cette semaine, le texte sur les emballages plastique a lui aussi été attaqué. L’interdiction de la vaisselle jetable en restauration rapide par exemple n’a pas été retenue. Quant aux textes à venir, la crainte se porte sur la dérégulation des nouveaux OGM (NGT, pour new genomic technique) dont les débats sont réalisés à "marche forcée", selon Marie Toussaint, eurodéputée Les Verts, "ne laissant pas le temps de bien préparer le sujet et de déposer les amendements adéquats".

Lobbying intense


En coulisses, il y a un lobbying intense de la part d’acteurs majeurs de l’agro-industrie, qui avancent toujours le même argument : assurer la sécurité alimentaire de tous, au prix le plus bas, dans un contexte inflationniste. "Le thème du climat, qui a toujours plus mobilisé que la nature, permet aux industriels de promouvoir des fausses solutions comme la compensation. Pour la biodiversité, ça ne marche pas, alors c’est difficile d’avancer, dénonce auprès de Novethic Nina Holland, de l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO). Le lobbying de l’agrobusiness est l’un des plus puissants à Bruxelles et il est très difficile à affronter. On peut les comparer aux "climate deniers" car ils nient les impacts à long terme".
Celle-ci a calculé que "le noyau dur" des entreprises qui ont notamment fait pression sur la réduction des pesticides (composés notamment de Bayer, BASF, Syngenta, Corteva et leurs associations de lobbying CropLife Europe et Euroseeds) a déclaré une dépense annuelle totale de lobbying de 15 millions d’euros. En outre, le lobby agricole Copa-Cogeca consacre chaque année des dépenses de lobbying auto-déclarées de 1,5 million d’euros. 
"Il est temps d’arrêter de jouer aux apprentis sorciers en matière de politique environnementale et de proposer des textes qui prennent en compte les réalités des agriculteurs sur le terrain", souligne Anne Sander, élue du PPE, membre de la commission agriculture. Alors que la droite et l’extrême-droite se sont alliées pour faire de l’écologie l’ennemi numéro un au nom de la protection des agriculteurs, le sujet devrait cristalliser les débats lors des élections européennes de juin prochain. Avec le risque que le Green Deal ne soit définitivement enterré selon l’issue du scrutin.
Concepcion Alvarez

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