Publié le 29 janvier 2015

ENVIRONNEMENT

Pesticides : In Vivo à contre-courant des plans du gouvernement

En 2013, la consommation de pesticides a augmenté de 9% en France. Le gouvernement réagit avec un nouveau plan Ecophyto. Objectif : réduire de moitié l’usage des produits phytosanitaires d’ici à 2025. C’est pourtant le moment choisi par In Vivo, le premier groupe coopératif français, pour se lancer dans cette production controversée. Pourquoi ?  

Épandage de pesticides sur un champ de pommes de terre à Godewaersvelde, dans le Nord de la France, en mai 2012
Philippe Huguen / AFP

Cet automne, le groupe céréalier In Vivo a acquis 50% de la start-up Life Scientifique, une société irlandaise spécialisée en recherche et développement (R&D) sur les produits phytosanitaires (alias pesticides). In Vivo était déjà actionnaire de Phytoeurop, un groupe spécialisé dans le développement, la production et la commercialisation de produits phytopharmaceutiques.

Le premier groupe coopératif agricole français renforce ses investissements dans la production de pesticides au moment même où la France veut réduire leur consommation.

Autre paradoxe, la stratégie d’In Vivo intervient dans un contexte où la réglementation européenne sur les produits chimiques va continuer à se durcir. La toxicité avérée des pesticides sur l’environnement et la santé conduit à la réévaluation de leurs nombreuses molécules. Certaines seront interdites à terme sur le marché. Même les géants de la chimie se tournent vers d’autres marchés que l’Europe.

Laurent Martel, directeur du pôle Agriculture d’In Vivo, explique que justement l’objectif du groupe est de sécuriser les approvisionnements pour les agriculteurs. Si les géants de la chimie se détournent du marché européen, il revient aux coopératives agricoles d’assurer le développement de produits phytosanitaires pour leurs adhérents, selon le dirigeant. En soulignant que le groupe assurera l’innovation nécessaire pour s’adapter au nouveau cadre réglementaire.

 

Producteurs, prescripteurs et vendeurs

 

La stratégie d’intégration et de concentration des coopératives agricoles n’est pas nouvelle. Ces organisations se sont adaptées à un contexte économique où le secteur agricole est encadré par des géants de la chimie en amont et par la grande distribution en aval.

In Vivo fournit les engrais, les produits phytosanitaires et les semences, et achète, stocke et commercialise les céréales. Le groupe est un acteur agricole international sur le marché du grain.

La concentration correspond aussi à une logique de profit. Concernant les produits phytosanitaires, les coopératives sont à la fois prescriptrices et vendeuses. Elles ont longtemps fait leurs marges sur la vente des intrants, explique l’économiste Lucien Bourgeois. En devenant productrices, elles confortent leur position sur ce marché.

Selon Maryline Filippi, économiste à Bordeaux sciences Agro, le modèle économique a néanmoins changé. Aujourd’hui, le profit des coopératives serait moins lié à la vente de produits et plus aux conseils agricoles. Mais le conseil porte toujours sur… la vente de produits phytosanitaires.

Quid alors de la réduction des produits chimiques en agriculture? L’idée dominante dans le milieu agricole est que la baisse de la consommation de pesticides passe par une agriculture de précision. Cibler exactement le jour de la pulvérisation, la quantité de produits nécessaires, etc., grâce notamment aux nouvelles technologies et au conseil agricole en temps réel. Pour l’instant, cette stratégie ne porte pas ses fruits, comme le montre l’échec du plan Ecophyto. La consommation de pesticides a augmenté de 5% en moyenne depuis 2009.

 

Un modèle agricole verrouillé

 

Pour de nombreux agriculteurs et agronomes, baisser la consommation de produits phytosanitaires nécessite un changement radical de système de cultures: le choix des variétés doit être lié à la résistance aux parasites plus qu’à la productivité, les rotations de culture doivent être réintroduites pour limiter le développement des mauvaises herbes et des maladies, etc.

Or, le modèle agricole est figé, notamment à cause de l’intégration très forte de toutes les étapes de la filière au sein des coopératives. Des filières alternatives ont du mal à émerger.

En investissant dans la production des produits chimiques, la coopérative In Vivo conforte évidemment leur place dans la filière agricole. Mais elle contribue aussi à verrouiller le système. Les pesticides et autres produits chimiques semblent avoir de beaux jours devant eux.

Le gouvernement livrera la nouvelle version du plan Ecophyto ce 30 janvier. Soit il proposera un autre modèle agricole, soit il abandonnera l’objectif de réduire les pesticides de 50% à l’horizon 2018.

Magali Reinert
© 2019 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

L’industrie chimique pilote l’évaluation des risques des pesticides qu’elle produit

La réglementation européenne exige que toutes les études existantes soient prises en compte pour évaluer les risques d’un pesticide avant sa mise sur le marché. Pourtant, les études indépendantes de l’industrie chimique sont ignorées dans cette évaluation. La "fiabilité" des études...

Maladies chroniques environnementales : quelle prise de conscience du gouvernement?

En ouverture de la conférence environnementale, François Hollande a annoncé un "siècle de l’hygiène chimique". Autrement dit, réduire l’exposition des citoyens aux substances chimiques pour endiguer l’épidémie de maladies chroniques. Si aucune mesure emblématique n’est sortie de la table...

5 % de la population est victime des maladies environnementales émergentes

La part de responsabilité de la pollution environnementale dans l’épidémie de maladies chroniques comme le cancer ou le diabète est reconnue. Mais aujourd’hui, l’alerte porte sur l’apparition de maladies neurologiques ou immunitaires causées par l’exposition aux polluants tels que produits...

10 ans après l’Appel de Paris, quelle prise en compte des polluants chimiques sur la santé ?

C'était en 2004, l’Appel de Paris alertait sur l’impact de la pollution chimique sur la santé. 10 ans plus tard, les preuves scientifiques sur les causes environnementales de l’épidémie de maladies chroniques comme le cancer ou le diabète s’accumulent. Mais ces résultats tardent à être...

Hôpital : du sang contaminé aux phtalates

A l’hôpital aussi, on est exposé à des substances de synthèse de l’industrie chimique. Les malades y côtoient des phtalates, un additif qui assouplit le plastique, et d’autres perturbateurs endocriniens (PE). Des études scientifiques établissent un lien entre l’exposition aux PE et la...

Perturbateurs endocriniens : le consensus français tranche avec le blocage européen

C’est une nouvelle manche remportée par le lobby de l’industrie chimique. Opposé à une réglementation sur les perturbateurs endocriniens, il vient d’obtenir le report d’un examen de la règlementation. Le dossier ne sera pas étudié avant l’automne et la constitution de la nouvelle...

Mobilisation européenne contre la course au brevetage des plantes

Les grandes entreprises de semences déposent des centaines de demandes de brevets sur leurs produits. A ce rythme, le patrimoine génétique des plantes pourrait rapidement devenir la propriété d’une poignée d’industriels. Ces dernières semaines, de plus en plus de voix s’élèvent en Europe...

Etats-Unis : des super-OGM pour doper les ventes des herbicides

Une nouvelle génération d’organismes génétiquement modifiés (OGM) arrive aux États-Unis : des semences capables de résister à deux herbicides. L’un d’eux est le 2,4-D, un puissant défoliant utilisé pendant la guerre du Vietnam. Scientifiques et écologistes dénoncent une escalade.

ENVIRONNEMENT

Agriculture

Avec ou sans pesticides, bio ou OGM, les modes de production agricole jouent un rôle déterminant sur la biodiversité et la pollution. Le développement massif de monocultures comme celle de l’huile de palme dans certaines régions entraine des problèmes variés dont la déforestation.

La sncf ne trouve pas d alternative miracle au glyphosate

La SNCF, gros consommateur de glyphosate, ne trouve pas d'alternative miracle

En 2021, la France va interdire le glyphosate sur le territoire. C'est en tout cas la promesse d'Emmanuel Macron. Et les agriculteurs ne sont pas les seuls concernés par cette mesure, la SNCF, qui consomme 0,4 % du désherbant en France, cherche des alternatives. Or "aujourd'hui, on n'est pas capable...

Artificialisation des sols betons

Artificialisation des sols : en France, on bétonne même quand ce n'est pas nécessaire

L'artificialisation des terres progresse plus vite que la croissance démographie et économique. Autrement dit, en France, même quand il n'y a pas de besoin spécifique, les sols sont bétonnés. À ce rythme d'ici la fin du siècle, 18 % du territoire sera artificialisé, prévient l'Iddri. Une situation...

Agriculture bio plainte etat pixabay

Les agriculteurs bio attaquent l'État après un retard considérable dans le paiement des aides

Depuis quelques années, la situation est chaotique. L'État accumule le retard de paiement des aides aux agriculteurs bio censées compenser les surcoûts pendant les cinq années de transition. Face à l'ampleur du retard, trois agriculteurs ont décidé de porter plainte contre l'État. Et leur plainte...

Char frontiere Syrie famine IlyaZuskovich

Climat et conflits : premières causes des crises alimentaires en 2019

Les chocs climatiques et les conflits resteront les premières causes des crises alimentaires dans le monde en 2019, prévient un rapport mondial publié par plusieurs agences de l'Onu et des bailleurs de fonds internationaux. L’Afrique est touchée de manière disproportionnée, assurent les experts.