Publié le 17 octobre 2017

ENVIRONNEMENT

"Le glyphosate pourrait entraîner une grave crise institutionnelle en Europe", selon Marie-Monique Robin

"Le Roundup face à ses juges", le nouveau documentaire de la journaliste d'investigation Marie-Monique Robin est diffusé ce mardi 17 octobre à 20h50 sur Arte. En amont de cette diffusion, la réalisatrice décortique pour Novethic les effets du glyphosate, la molécule active du Roundup, le désherbant le plus vendu au monde. Elle appelle aussi les institutions européennes à prendre leurs responsabilités vis-à-vis de Monsanto.


Solène Charrasse

Outre le risque cancérigène, vous affirmez, dans votre documentaire "Le Roundup face à ses juges", que le glyphosate à d'autres effets néfastes. Lesquels?

Ce n’est pas Monsanto qui a breveté pour la première fois le glyphosate. En 1964, c’est la compagnie américaine, Stauffer Chemical, qui l’a fait pour les propriétés de chélateur de métaux de cette molécule. Le glyphosate a la capacité de fixer les métaux et de les rendre solubles dans l’eau. Son premier usage n’était pas celui de désherbant mais de détergent pour chaudières et canalisations d’eau. Or, aujourd’hui comme le glyphosate est utilisé massivement, notamment dans les cultures aux États-Unis, il s’accumule dans les sols et chélate les minéraux. Ils ne sont plus disponibles pour les plantes qui tombent malades. Cela a aussi des conséquences sur les élevages industriels consommateurs de soja ou de maïs imbibés de Roundup. Une fois dans les organismes, le glyphosate séquestre le fer et le zinc, ce qui entraîne des malformations, une chute de la fertilité, etc.

Comprenez-vous que les agriculteurs, notamment ceux de la FNSEA, principal syndicat agricole, luttent contre l’interdiction du glyphosate ?

Évidemment, ils ont peur. Tout leur système repose sur le Roundup et ils manquent de perspectives en dehors de ce produit. Il faut que l’État ait le courage d’agir et les aide dans leur transition. Attention ! Le but n’est pas de substituer le glyphosate par un autre produit. C’est déjà ce qui a été fait pour le Roundup. Il a remplacé un autre herbicide très toxique interdit en 1974, "le 2,4,5-trichlorophénoxyacétique", un des composants de l’agent orange. Mais pour convaincre les agriculteurs, il faut qu’ils soient informés. Or aujourd’hui, le syndicat majoritaire, la FNSEA, continue d’entretenir le doute !

Au-delà de la FNSEA, les institutions européennes, censées protéger la santé des citoyens, ont-elles joué leur rôle ?

Non. Nous sommes clairement face à un scandale qui pourrait déboucher sur une grave crise institutionnelle en Europe. Nous avons les preuves que l’EFSA (autorité européenne de sécurité des aliments) a remis un rapport "pompé" sur les conclusions que lui avait fournies la Glyphosate Task Force, un lobby créé par les fournisseurs d’herbicides à base de glyphosate, dont fait partie Monsanto. 96 scientifiques de renom sont sortis de leur silence pour dénoncer cette fraude scientifique ! Or l’EFSA a justement été créé il y a 15 ans pour rétablir la confiance entre les citoyens et les agences sanitaires… Il faut que les pouvoirs publics assument leurs responsabilités et sortent de cette relation incestueuse avec les fabricants. Les citoyens sont de plus en plus conscients et informés, ils vont exiger des comptes ! 

Monsanto peut-elle tomber face aux plaintes qui se multiplient contre elle ?

Déjà 3 500 agriculteurs ont porté plainte contre Monsanto. Ils ont tous développé un lymphome hodgkinien après avoir utilisé du Roundup. Et le nombre de plaignants pourrait bientôt atteindre 10 000. Le dossier des avocats est complet. Des milliards de dollars d’indemnisations sont en jeu. Mais Monsanto retarde les procédures. En attendant, il cherche une porte de sortie, et elle pourrait s’appeler Bayer. En fusionnant avec ce géant, Monsanto chercherait à échapper à la justice. Il existe des précédents similaires. À Bhopal en Inde, Union Carbide a été poursuivi par des milliers de victimes après un accident industriel. Mais depuis, la firme a été rachetée par Dow Chemical qui refuse d’assumer ce passif.

Propos recueillis par Marina Fabre @fabre_marina


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