Baisse des bénéfices, plans de licenciement, capitalisation en baisse...rien ne va plus chez les énergéticiens allemands. La part croissante des nouvelles énergies dans l'alimentation énergétique de l'Allemagne contraint les quatre acteurs traditionnels - RWE, Eon, EnBW et le suédois Vattenfall - à revoir leurs modèles commerciaux. Pour Novethic, Erik G. Hansen, titulaire de la chaire management de la transition énergétique à l'université de Leuphana à Lunebourg, décrypte les enjeux.

Novethic. Pourquoi les quatre opérateurs traditionnels se portent-ils si mal économiquement ?
Erik G. Hansen. Parce qu’ils ont axé leurs stratégies uniquement sur le nucléaire et le charbon. Ils n’ont pas vu, ou choisi d’ignorer, les développements liés au tournant énergétique. Après la catastrophe de Fukushima en mars 2011 et le changement radical de politique opéré par le gouvernement précédent, un grand nombre de centrales nucléaires ont été fermées. C’est uniquement à partir de ce moment-là que les opérateurs ont sérieusement commencé à réorienter leurs stratégies vers le tournant énergétique. Or, jusqu’à cette date, ils avaient investi de larges sommes dans la construction de nouvelles centrales à charbon, ce qui représente un poids financier pour de nombreuses années à venir et réduit dans le même temps la marge de manœuvre financière nécessaire pour s’orienter stratégiquement vers les énergies renouvelables. A cela, il faut ajouter que la vente d’électricité issue des centrales conventionnelles génère de moins en moins de bénéfices, du fait de la part toujours croissante des nouvelles énergies qui poussent les prix d’électricité à la bourse toujours plus vers le bas.
Dans quelle mesure les nouvelles énergies représentent-elles une réelle alternative pour les quatre grands ?
On ne peut faire l’impasse sur un changement de stratégie : pour créer de nouvelles sources de revenus autant que pour regagner la crédibilité et la légitimité. A cette fin, de nouveaux capitaux sont nécessaires. Bien que RWE, Eon et EnBW aient investi ces dernières années des milliards d’euros dans les énergies renouvelables, on observe actuellement un net recul des investissements pour se concentrer sur des plans d’austérité. Dans le cas de Vattenfall (énergéticien suédois, ndlr), il est possible qu’il se retire du marché allemand. En tous les cas, les entreprises misent sur le lobbying pour obtenir des nouvelles subventions pour les centrales conventionnelles.
Parmi les renouvelables, quel secteur peut représenter une véritable option pour les énergéticiens conventionnels ?
Les parcs à éoliennes offshore sont pour eux une très bonne manière d’intégrer le marché des énergies renouvelables, et ce, de manière profitable. L’offshore éolien répond aux compétences clés des quatre opérateurs, en particulier le financement, la construction et la gestion de grandes centrales fonctionnant de manière centralisée. Je pense que leurs engagements dans l’éolien offshore est une bonne chose pour le développement rapide des nouvelles énergies. Bien sûr, cela signifie également que ces entreprises doivent dire adieu aux rendements de rêve dont ils ont bénéficié ces dernières décennies – des rendements obtenus grâce aux subventions d’Etat (partiellement cachées) qui ont permis d’amortir les coûts d’opération des centrales et de maintenir l’électricité issue du fossile à un prix bas.
Est-elle la seule option envisageable ?
Nous nous trouvons dans une phase de transformation industrielle qui génère traditionnellement de grandes incertitudes : nous ignorons encore de quoi aura l’air le futur système énergétique. Actuellement, deux systèmes coexistent en Allemagne. D’un côté, les investissements dans l’éolien offshore renforcent une structure énergétique centralisée. De l’autre, l’éolien terrestre et le solaire contribuent à créer une production d’énergie décentralisée : c’est là où investissent les citoyens et les PME. Ces phases de développement qui coexistent ne sont pas exemptes de conflits, mais ils génèrent une grande force d’innovation commerciale. A ce titre, on peut notamment citer les nombreuses PME qui proposent des solutions innovantes autour des centrales de cogénération. Il serait dangereux pour les quatre énergéticiens de continuer à penser que l’alimentation énergétique se fera d’ici les 20/30 prochaines années de manière centralisée et de ne se concentrer uniquement sur l’éolien offshore.
Que doivent faire les quatre opérateurs traditionnels pour continuer à exister ?
Nous allons très probablement voir apparaître un système énergétique qui alliera un mix de centralisation, de régionalisation et de décentralisation. Il est donc nécessaire aux énergéticiens d’acquérir de nouvelles compétences et de s’ouvrir à de nouveaux modèles commerciaux. Mais cela doit aller bien plus loin que le financement de projets-pilotes, il faut se lancer dans des activités commerciales réelles! Or, les énergéticiens, avec leurs hostilités traditionnelles envers l’innovation, ne peuvent agir seuls – une coopération avec de jeunes entreprises dynamiques peut être une solution. Ainsi que la création d’unités certes attachées à l’entreprise mais disposant de liberté de manœuvre. Si les opérateurs traditionnels ne décident pas de s’ouvrir sérieusement à d’autres modèles commerciaux, ils courent le danger de voir leurs problèmes économiques actuels s’assombrir encore un peu plus.

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