Publié le 26 mai 2016

ÉNERGIE

Climat : face à la forte pression de ses actionnaires, Exxon ne cède pas

L'assemblée générale du géant pétrolier, le 25 mai à Dallas au Texas, a donné lieu à une démonstration de force des partisans d'une meilleure prise en compte du changement climatique. La résolution phare, pour la "mesure du risque carbone", a été rejetée, mais elle a tout de même recueilli 38,2% de votes favorables. "Le monde va devoir continuer à utiliser des énergies fossiles, que les gens aiment ça ou pas", a répété de son côté le PDG d'Exxon. 

Rex Tillerson, Pdg de Exxon Mobil, a dû faire face à la pression des actionnaires favorables à une meilleure prise en compte du changement climatique. (Photo prise lors de la Oil and Money Conference 2015 à Londres, le 7 octobre dernier.)
Ben Stansall / AFP

Jamais dans l'histoire d'Exxon une assemblée générale d'actionnaires n'avait aussi peu été consacrée au... pétrole. Mercredi 25 mai à Dallas, au Texas, le changement climatique a été au cœur des débats. Avec une inquiétude résumée par sœur Patricia Daly, représentant 300 investisseurs institutionnels et plus de 100 millions de dollars d'actifs : "Tandis que le monde avance, Exxon reste encore sur le côté".

Signe que la pression était maximale pour Exxon, dix des onze résolutions présentées par les actionnaires avaient un lien direct avec le climat. Pas de répit ensuite pour la séance de questions-réponses, presque intégralement consacrée elle aussi à cette thématique. Anna Kalinsky est ainsi venue rappeler que son grand-père, le scientifique James Black, avait alerté les dirigeants d'Exxon dès 1977 sur le changement climatique, les prévenant qu'ils avaient une "fenêtre de cinq à dix ans pour agir". Renee Boschert, victime d'une crue qui a détruit sa maison au Texas, a elle pris la parole comme témoin direct : "Les effets du changement climatique sont réels et déjà là".

 

Une seule résolution adoptée

 

Après 2h30 de discussion, une seule résolution des investisseurs responsables a été validée, mais elle constitue un signal important. Les actionnaires pourront désormais présenter des candidats pour entrer au conseil d'administration. Rejetée l’année dernière, cette disposition permettra peut-être à un investisseur pro-climat d’intégrer le saint des saints du groupe pétrolier.

D'autres propositions ont reçu des soutiens encourageants. C'est le cas de la résolution phare sur la "mesure du risque carbone". Elle a recueilli 38,2% de votes favorables alors que le groupe pétrolier refusait de l'inscrire à l'ordre du jour. "Etant donné l’énergie déployée par Exxon pour combattre cette proposition, ce vote constitue un vrai revers. Cela met une pression considérable sur les épaules du conseil d'administration", analyse Andrew Logan, de Ceres, un réseau d’investisseurs mobilisés sur les questions environnementales.   

 

Le PDG d'Exxon ne voit pas d'alternative aux énergies fossiles

 

Face à cette pression tous azimuts, le PDG Rex Tillerson, de sa voix monocorde, a choisi de consacrer plusieurs minutes à la question climatique dans son introduction. Pour mettre en valeur les investissements autour de la capture du carbone ou des nouveaux agrocarburants. "C'est la première fois que vous commencez une assemblée générale en parlant du changement climatique, en reconnaissant son existence. Et vous savez que j'assiste à ces réunions depuis des années, a remarqué avec un soupçon d'ironie le père Crosby, un investisseur qui réclame depuis 1997 un reporting sur le risque carbone. Mais nous voulons maintenant des changements constructifs".

Or, sur le fond, pas question pour la firme de modifier la stratégie à long terme. En écho à l'Accord de Paris, Rex Tillerson a défendu son point de vue : "l’objectif de deux degrés de réchauffement climatique ne repose pas sur une base scientifique" et les événements climatiques "pourraient être catastrophiques, mais sont encore inconnus. Le monde va devoir continuer à utiliser des énergies fossiles, que les gens aiment ça ou pas", a-t-il conclu, déclenchant les applaudissements d'une partie de la salle.

 

Pression de la Maison Blanche

 

Au même moment cependant, à Washington, l'administration Obama proposait une nouvelle réglementation pour obliger les entreprises qui décrochent des contrats publics à présenter, entre autres, un reporting sur le risque carbone. "Le timing est très intéressant, parce qu'aux Etats-Unis, le changement climatique reste un débat et ça laisse penser aux entreprises comme Exxon qu'il n'y a pas assez de volonté politique pour s'engager", décrypte Helen Wildsmith, de l'organisation CCLA, qui gère près de 9 milliards d'actifs pour des groupes religieux, caritatifs ou le secteur public.

 

Désinvestissement et menace judiciaire

 

Dans ce contexte, à quoi ressemblera l'assemblée générale d'Exxon en 2017 ? Pour l'organisation 350.org, un point de non-retour a été franchi : "l'heure est venue" d'accélérer le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles. "Je préfère investir dans des entreprises qui reconnaissent l'existence d'un défi majeur pour le 21ème siècle plutôt que dans des groupes comme Exxon, qui veulent nous faire croire que ces défis n'existent pas", abonde Philip Warburg, ancien président du groupe de défense de l'environnement Conservation Law Foundation, qui a liquidé toutes ses actions Exxon.

Pour Mark Dunlea, l'avenir du géant pétrolier est désormais entre les mains de la justice, Exxon étant soupçonné d'avoir volontairement caché à ses actionnaires les risques liés au changement climatique. "J'attends de voir les procureurs américains finir leur enquête et renvoyer Exxon devant un tribunal", lâche, déçu, ce militant pro-désinvestissement.

Fannie Rascle
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