Publié le 19 juin 2015

EMPREINTE TERRE

Alain Grandjean, Carbone 4 : "Il faut arrêter d’opposer développement et climat"

À six mois de la COP 21, Pascal Canfin, ancien ministre du Développement et conseiller climat du WRI (World Ressources Institute) et Alain Grandjean, économiste et fondateur du cabinet de conseil Carbone 4 ont remis leur rapport sur la mobilisation des financements climat au président de la République. Ils y dressent un bilan de la situation actuelle et y formulent 10 propositions pour une feuille de route du financement d’une économie décarbonée. Entretien avec Alain Grandjean.

Alain Grandjean lors de la remise au Président de la République du rapport sur la mobilisation des financements climat le 18 juin 2015
AFP PHOTO / THOMAS SAMSON

Novethic. Votre rapport sur la mobilisation des financements climat est sous-titré "feuille de route pour une économie décarbonée". Quelle est l’ampleur de la tâche ?

Alain Grandjean. Les investissements mondiaux nécessaires se chiffrent en milliers de milliards de dollars annuels. Mais l’enjeu n’est pas tant de faire plus qu’aujourd’hui - le rapport New Climate Economy sur lequel on se base estime le coût additionnel de la prise en compte du changement climatique à + 5% -, que de verdir les investissements à réaliser.

En fait, il y a deux types de problématiques selon les régions dans le monde. Dans les pays développés, la question est celle du renouvellement des infrastructures, particulièrement dans l’énergie avec les centrales électriques par exemple, mais aussi dans la rénovation des bâtiments. C’est typiquement le cas en France. Dans les pays en développement, il s’agit davantage de création d’infrastructures, notamment dans la perspective d’une croissance démographique. Il s’agit là de prendre la dimension climat dès la construction, en réalisant des infrastructures bas carbone, si l’on veut rester dans la limite d’un réchauffement global de 2°C.

Mais aujourd’hui, les investisseurs financiers n’investissent pas assez dans les infrastructures. Il est difficile de savoir combien il manque exactement, certains disent 1 000 milliards de dollars. Nous ne nous sommes pas arrêtés sur cette question. Ce que l’on dit en revanche, c’est que sur les investissements actuels dans les infrastructures (2013), de l’ordre de 5 trillions de dollars, seuls 7 à 13% sont considérés comme "verts". C’est nettement insuffisant.

Novethic. La crise économique et financière est encore palpable dans de nombreux pays, pourtant vous parlez d’un climat macroéconomique favorable au financement de la transition. Pourquoi ?

Alain Grandjean. Les taux d’intérêt de long terme n’ont jamais été aussi bas. Dans certains pays, ils sont même voisins de zéro (Allemagne et Japon notamment) ! Or, quand l’on veut financer des projets d’infrastructures de long terme, on a besoin d’un système aussi peu coûteux que possible. Des prêts peu coûteux, cela va donc dans le bon sens ! Par ailleurs, nous sommes en déficit d’infrastructures (excepté en Chine). Et le stock d’actifs en infrastructures ne se renouvelle pas suffisamment pour satisfaire les besoins croissants des investisseurs institutionnels des pays développés, qui gèrent l’épargne et les retraites. En octobre 2014, le FMI a d’ailleurs appelé à une relance de l’économie mondiale par l’investissement en infrastructures, qui est un puissant levier de croissance. Nous avons donc une fenêtre d’opportunité.

Novethic. Les financements "innovants" - taxes sur les transactions financières, sur le transport international, prix du carbone… - que vous préconisez de mettre enfin en œuvre dans votre rapport sont sur la table depuis plus de 15 ans. Comment lever les obstacles qui empêchent aujourd’hui leur application ?

Alain Grandjean. Autre temps, autres mœurs ! Le sujet est aujourd’hui pris au sérieux dans les milieux économiques et financiers. Il y a trois ans, personne n’aurait imaginé que les fonds de pension, le fonds norvégien et autres investisseurs institutionnels se seraient penchés sur le risque carbone ou risque climat ! Qu’Axa, l’un des leaders mondiaux de l’assurance, désinvestisse des actifs dans le charbon… Même chose pour la taxe carbone, sur la table depuis 1998 ! Cela progresse au fur et à mesure de la mise en place de dispositifs (taxes, marchés ou règlementation) à travers le monde. Concernant la taxe sur les transactions financières (TTF), une grosse initiative est en cours au niveau européen avec 11 pays. C’est maintenant une affaire de décision politique. Autre fait nouveau, François Hollande a associé cette TTF avec les financements climat. Enfin, sur l’aviation, l’OACI [organisation de l’aviation civile internationale, NDLR] s’est prononcée pour un programme d’engagements volontaires et le secteur le fait.

Ce qui change également la donne, c’est qu’il faut donner des gages de crédibilité sur la façon dont les pays développés vont pouvoir honorer leur promesse des 100 milliards de dollars pour 2020 pour financer l’adaptation dans les pays pauvres et une économie compatible avec les 2°C. Or, la part publique actuellement engagée est insuffisante pour faire levier sur les investissements privés. C’est là qu’interviennent les financements dits "innovants".

Novethic. Outre les financements supplémentaires, la transition vers une économie décarbonée nécessite surtout une réallocation des investissements vers des projets sobres en carbone. Comment assurer ce fléchage ?

Alain Grandjean. Il y a d’abord le sujet de l’identification. Sur la partie publique, les Banques de développement sont à la manœuvre pour définir les méthodes permettant de définir les projets rentrant dans les financements bas carbone. Dans le domaine privé, il y a aussi des avancées avec les investisseurs signataires du Montreal Pledge, qui s’engagent à mesurer et afficher l’empreinte carbone de leurs portefeuilles.

Comment va-t-on ensuite flécher les investissements ? En ce qui concerne les grands projets d’infrastructures au Sud, qui constituent le cœur de notre rapport, et qui ont souvent une part de financements publics, nous proposons que les Banques publiques de développement augmentent leur capacité d’intervention sur les projets verts en jouant plus sur les effets de levier, les garanties et les mécanismes financiers adaptés que sur les subventions ou les prêts concessionnels, de manière à ce que leur intervention catalyse les investissements privés vers les projets verts.

Novethic. Vous insistez notamment sur la régulation financière. Comment peut-elle assurer son rôle ? Ses acteurs sont-ils prêts à le jouer ?

Alain Grandjean. Je pense qu’ils sont prêts oui, car sur le risque carbone et climat les esprits ont beaucoup bougé ces dernières années. Le Conseil de stabilité financière (FSB) a été mandaté pour travailler sur l’enjeu du risque financier lié aux risques carbone et climatique. Si les régulateurs mondiaux se saisissent de ce sujet-là, cela permettra de faire comprendre à tout le monde que l’on a deux grands risques : le risque climat au sens climatique en termes d’infrastructures de long terme et le risque carbone (stranded assets ou actifs bloqués et la règlementation carbone) qui peut créer des risques systémiques.

Par ailleurs, la Banque des règlements internationaux (Comité de Bâle) peut imposer aux banques et compagnies d’assurance des stress tests. En général, ceux-ci sont faits sur la base de raisonnements économiques "à l’ancienne". Nous leur proposons d’y inscrire la stratégie de résilience de ces établissements à des trajectoires de réchauffement de 3/4/5°C. Ce serait un premier pas.

Novethic. 2015 est une année cruciale pour la finance climat avec notamment deux évènements onusiens, en juillet à Addis-Abeba sur le financement du développement et en décembre avec la COP 21. Qu’en attendez-vous ?

Alain Grandjean. Le grand sujet est d’arrêter d’opposer développement et climat. C’est ce que nous appelons mainstreamer le climat. Il est question de dire : nous avons des investissements à réaliser pour le développement et ils doivent être climato-compatibles. C’est très important pour entraîner les pays en développement dans la négociation climat et établir un climat de confiance Nord/Sud. Concernant la COP 21, l’accord officiel sur les trajectoires est absolument essentiel mais il est insuffisant. Il doit être complété par ce que l’on appelle le Pacte de Paris, soit les engagements de la société civile ou d’un certain nombre de pays, par exemple sur notre proposition de « corridor carbone » (fixation d’un prix du carbone compris entre 15 et 20 $ en 2020 et croissant dans le temps avec un objectif de 60/80 $ d’ici 2030/35 en fonction du niveau de développement).

Novethic. Le risque est de voir le soufflé retomber après cette année. Vous préconisez donc un suivi de la feuille de route sur le financement pour assurer sa pérennité. Pour ce faire, vous proposez deux institutions: la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International. Pourquoi ? Ces deux institutions ne se distinguent pas toujours par leur prise en compte de la question climatique…

Alain Grandjean. L’agenda de la feuille de route ne doit pas s’arrêter au 31 décembre ! C’est le sens de la plateforme NAZCA, qui recense les engagements des acteurs non étatiques et qui servira de mémoire. C’est aussi le sens de notre proposition d’ancrer dans le programme du G20 les recommandations à venir du FSB ou d’intégrer le climat dans les modèles macroéconomiques utilisés par les institutions internationales.

Concernant le choix de la Banque Mondiale et du FMI, il est assumé. C’est justement parce qu’aujourd’hui elles ne prennent pas encore suffisamment en compte cette question qu’il est judicieux de les mettre dans la boucle, avec la Convention climat. La banque mondiale fait de rapides progrès en la matière. Mais le jour où ces deux institutions s’engageront sur notre feuille de route, ce sera sacrément efficace. L’heure est venue de mettre les enjeux énergie/climat au cœur de la finance internationale. Rappelons-nous que Christine Lagarde, la directrice du FMI, était une ministre des Finances favorable à la taxe carbone.

Novethic. Vos propositions vont bien au-delà du champ français. Comment l’Elysée peut-il s’en saisir ?

Alain Grandjean. C’est la grande différence avec ce qu'il s’est passé à Copenhague : la France a une grande assise diplomatique, l’idée est donc qu’elle s’en serve sur ces questions. Et elle l’a déjà fait. Par exemple, quand le G20 a mandaté le conseil de stabilité financière (FSB), nous en avons parlé avec Michel Sapin (ministre de l’Economie et des Finances, ndlr). Lors de la remise de notre rapport, François Hollande a également demandé à Laurence Boone, la conseillère spéciale pour les affaires économiques et financières multilatérales et européennes qui a piloté cette mission pour l’Elysée, de réaliser "la feuille de route de la feuille de route". Concrètement, cela veut dire par exemple écrire au Président de la Commission européenne et à la Banque européenne d'investissement (BEI) pour proposer que les investissements du plan Juncker soient conditionnés à des critères de co-bénéfices climat et de transition énergétique. La France a le pouvoir qu’elle se donne…

Propos recueillis par Béatrice Héraud
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